Par Yves Rousseau
La pièce Partition pour quatre mains : la complexion de l'estime de soi féminine dans le postmoderne aftermath du mythe de la superwoman.
Crédit : Cro-Magnon Théâtre
Partition pour quatre mains est un trio de courtes formes écrites par trois auteurs, et c'est habité par un duo de comédiennes. La chose amalgame avec tragique ironie la spleenétique errance de l'âme dans l'urbaine solitude, puis la comique absurdité d'une existence dominée par le travail tout en explorant les antinomiques valeurs censées définir une postmoderne féminitude : c'est un temps d'être où toutes se voient confrontées à des modèles de réussite où il faut atteindre de hauts standards de performance pour chaque chose et son contraire. Tout ça est assemblé à partir de sensibles intermèdes musicaux thématiques, interprétés in vivo.
Une main et puis l'autre, de Guillaume Corbeil
«Deviens-tu c'que t'as voulu?Deviens-tu c'que t'avais vu?Deviens-tu c'que t'aurais pu?T'as-tu fait c'qu'y aurait fallu?» Ces paroles d'une chanson de Daniel Boucher introduisent bien le très brillant, ironique et tragique texte de Guillaume Corbeil, qui parle de la difficulté du devenir et des lendemains qui déchantent pour la majorité des éclopés de l'accomplissement.
C'est que le Québec est peut-être une fabuleuse usine à diplômes et une manufacture à talents produisant en quantité industrielle des gens à profil (et attentes) élevé, mais c'est aussi une petite économie de succursale qui propose bien peu d'emplois dans lesquels il est possible de faire concorder épanouissement personnel et gagne-pain. Ainsi, la créature imaginée par Corbeil est une entité féminine prise au temps divers de ses illusions. Elle partage la même réalité que des myriades de gens qui traversent leur existence en stand-by, en occupant des emplois alimentaires tuants pendant qu'ils consacrent tous leurs temps libres au stimulant domaine dans lequel ils espèrent pouvoir un jour oeuvrer. Elle est aussi animée par cette très post-moderne obligation d'être plus, mieux, plus grand, plus beau, plus extraordinaire que ce que l'on est, à une époque où l'ego se trouve confronté à un médiatique bombardement d'images plus grandes que natures.
L'emblématique personnage de Catherine rêvait donc d'affranchissement, d'art, d'amours extraordinaires et de théâtre, mais elle se retrouve plutôt dans un terne et mortifiant emploi de bureau « en attendant » , tout en traversant une vie ou rien n'était à la hauteur de ses attentes. Puis, d'un espoir à l'autre, le temps est passé, le gris s'est accroché à ses tempes, puis un jour, devant le miroir, sonne l'heure de vérité, l'heure où l'autofiction et l'illusion font place à l'amertume du constat...
La mise en scène semble avoir interprété les intentions d'écriture en fabriquant un flamboyant et satirique jeune personnage de diva promenant son narcissisme blessé au travers d'une mythomaniaque autofiction au parfum d'aveuglement volontaire. C'est un choix défendable, et la prestation est certes très intéressante, mais on aurait sans doute pu mieux éclairer le texte en l'abordant (pour certaines phases) à partir d'un point de vue plus intériorisé et dramatique au travers d'une spleenétique et existentielle autodérision issue d'un être mature pour qui la réalité qui s'impose : il est trop tard.
Madeleine et son amie, de Julie-Anne Ranger-Beauregard
Quel homme ne s'est jamais embourbé dans une inextricable situation en voulant simplement faire un courtois compliment portant sur le sensible sujet de la féminine image? C'est avec beaucoup d'esprit et d'ironie que l'auteur Julie-Anne Ranger-Beauregard s'inspire de cette dynamique, qui est ici transposée au niveau d'une amicale relation de rivalité féminine. C'est cette mécanique d'escalade qui est utilisée pour mettre en exergue tous les paradoxes liés aux contradictoires et écrasants standards que toute femme contemporaine devrait en principe atteindre (bombardement médiatique oblige) afin de pouvoir théoriquement prétendre à une quelconque satisfaction relative à son image et son estime.
Crédit : Cro-Magnon Théâtre
Ainsi, on retrouve Madeleine, qui patine et s'embourbe en tentant de conforter sa copine Sophie qui traverse une crise d'insécurité. Madeleine tente d'être positivante en montrant à quel point Sophie représente l'ultime prototype de croisement entre la courtisane et la superwoman, mais d'un lapsus, d'une agressivité refoulée et d'un sous-entendu échappé à l'autre, l'équivoque situation se fragilise et il lui faut patiner très fort pour sauver la mise...
Voilà une comédie grinçante et remplie d'esprit qui questionne avec finesse l'état contemporain de la féminitude. C'est tout à fait délicieux.
Les câlins cheaps, d’Annick Lefebvre
Ce dramatique pièce est une spleenétique et aigre-douce croisière poétique sur les eaux contrastées du familier territoire urbain du Plateau Mont-Royal, et elle est livrée à partir d'un procédé de pseudo-dialogue par lequel s'élève en alternance la voix intérieure des ses deux personnages. Le verbe traverse les post-modernes territoires de la solitaire petite vie, et il est livré à partir d'un procédé opposant la misanthropique fille numéro un, et la rêveuse fille numéro deux. C'est un espace magnifié où le tissu social se trouve parfois exécré relativement à toutes ses emmerdantes composantes humaines gentrifées et parvenues, où agressantes et dégénérées. C'est aussi un territoire d'errance intérieure où s'élève sous verbe magnifique et avec une infinie tendresse, toute la beauté d'un automnal espace montréalais traversé par la fragile et évanescente présence sensible d'une âme qui s'y conforte comme elle le peut.
Les deux protagonistes ont en commun la perte d'une amie, asphyxiée par l'isolement et l'aliénation, et la performativité liée à une abrutissante et stérile vie de bureau. La trajectoire menant à leur rencontre constitue un très sensible questionnement sur le sens de l'existence à une époque où chacun fonctionne à vide dans des environnements de travail kafkaesques, en suivant une carriériste trajectoire qui finit par prendre toute la place, souvent faute de présence autre. Ça interroge également le potentiel d'humanité de chacun face au grand vide intersidéral qui sépare des êtres qui se côtoient à la grande époque des communications : seuls et ensemble.
C'est un texte magnifique, rempli d'émotion, d'humanité et de sens.
En conclusion : on peut dire que le liant entre les portions reste peut-être maigre, et il serait peut-être opportun d'écrire une quatrième portion qui ferait synthèse entre les parties tout en offrant un point de chute dramatique probant. Ça reste dans l'ensemble tout à fait agréable, réflexif et intelligent.
Voilà certainement un véritable travail d'auteur, avec des textes dignes d'être montés. On est ici à des lieux de ces affligeants foisonnements pièces auto-écrites maladroitement par des non-auteurs (il y évidemment de belles exceptions), ou de ces racoleuses choses vides à l'esthétiques tendance qui confondent effet et gratuité avec engagement et substance, ou encore de ces oeuvres commerciales convenues présentées comme des créations artistiques. cela entre autres nullités polluant le panorama théâtral alors que la plupart des textes de dramaturges véritables finissent dans les fonds de tiroirs : on les découvre parfois en lecture, puis on n’en entend plus jamais parler.
Le théâtre, c'est d'abord le texte. Produisez les auteurs à susbtance, montez leurs textes, créez un dynamique espace de réflexion, de liberté et de parole : c'est panorama théâtral de demain qui en dépends.
Le théâtre, c'est d'abord le texte. Produisez les auteurs à susbtance, montez leurs textes, créez un dynamique espace de réflexion, de liberté et de parole : c'est panorama théâtral de demain qui en dépends.
Voilà un laboratoire avancé qui est des plus prometteur.
On passe un très bon moment.
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Textes : Annick Lefebvre, Julie-Anne Ranger-Beauregard et Guillaume Corbeil
Mise en scène par Évelyne Fournier
Comédiens : Myriam Fournier et Geneviève Beauchemin
Présenté du 16 au 23 juin au Fringe de Montréal

