dimanche 6 mai 2012

Grand-peur et misère du IIIe Reich - Théâtre Artefact et Black Moon Theatre Company

Par Yves Rousseau

Le Théâtre Artefact et la Black Moon Theatre Company présentent une version condensée de la pièce Grand-peur et misère du IIIe Reich, de Bertolt Brecht.

Crédit : Stephanie Anne Johnson


La version originale (24 scènes) se trouve réduite à huit scènes. Cette épique fresque traverse l'Allemagne Nazi d'avant-guerre, et elle montre comment la fasciste mécanique de la terreur et de la paranoïa s'installa dans toutes les couches de la société. Cette critique sociale reste pertinente dans sa façon de montrer comment une société démocratique et pluraliste peut en venir à glisser vers le totalitarisme.  Pour ce qui est de faire de ce texte un spectacle intéressant, tout est dans la façon de le monter...

La mise en scène de René Migliaccio pousse la distanciation brechtienne au-delà des limites habituelles, en abordant le jeu selon une version très exacerbée du réalisme expressionniste. Le jeu grimaçant et bouffonesque est accroché à de blancs visages qui deviennent autant de masques sociaux représentant les archétypales figures sociétales. Dans une rencontre d'influence teintée par le jeu des zannis de la commedia dell'arte et par le théâtre oriental (Kabuki), les personnages en costumes d'époque s'expriment à partir langage pantomimique qui pourrait être une version très appuyée (et parlante) de ce que l'on trouve dans le cinéma expressionniste de Friedrich Wilhelm Murnau.

La scénographie réduite au minimum, s'inspire vraisemblablement des préceptes du théâtre pauvre. L'avant-scène se trouve traversée par une semi-transparence sur laquelle apparaissent parfois certaines archives cinématographiques de propagande nazie. Cet écran au travers duquel on peut observer le jeu des comédiens, se trouve tout le reste du temps saturé  par la présence de saisies où on voit évoluer au ralenti les faciès des personnages grotesques. Ces derniers retrouvent de surcroît ainsi  monstrifiés par l'effet de grossissement de la projection vidéo.

Cette réalisation tombe dans une très lourde surcharge de la proposition qui se trouve de surcroît amplifiée par plusieurs facteurs. D'abord, l'expression très exacerbée des comédiens est calibrée pour le troisième balcon, mais elle ne peut profiter de l'effet d'atténuation qui découle de l'éloignement puisque le spectacle est présenté dans une petite salle intime où, d'ailleurs, l'épique mouvance de Brecht se trouve bien à l'étroit (surtout avec onze interprètes). Ensuite, les scènes manquent de surcroît de mouvements, il en découle une impression de statisme et de lourdeur. Finalement, l'interprétation  est très inégale, et chez  certains  acteurs le grotesque généralisé de l’interprétation s'additionne d'une très perceptible maladresse.

Avec tout ça, l’hyperréalisme de la pièce de Brecht tombe dans un noir surréalisme clownesque. L'assommante forme élude alors le contenu : de Brecht et de son message, il reste alors bien peu de choses.

_________________________________________

Mise en scène : René Migliaccio
Comédiens : Shauna Bonaduce, Pascale Brochu, Catherine Brunet, France Dandurand, Émilie Fecteau, Jean-Charles Fonti, Valérie Gagnon-Laniel, Stéphanie Ribeyreix, Jean-Philippe Richard, Mathieu Samaille, Vanessa Seiler.
Scénographie et accessoires : Anne-Marie Blanchet
Éclairages : Stephanie Johnson
Costumes : Oleksandra Lykova
Assistante à la mise en scène : Priscille Amsler

Jusqu'au 10 mai au 4001 Berri
Informations : www.grand-peur.com