vendredi 18 mai 2012

Cordélia , de Joseph Beaulion - Athéna Théâtre

Par Yves Rousseau

La pièce Cordélia: Rififi chez les Mata Hari

Crédit: Steeve Laurin

Elles sont de jeunes comédiennes  nées à l'époque du postféministe, dans une société où en principe s'ouvraient devant eux les libertaires horizons infinis de l'égalité. Comme leurs collègues masculins, elles ont longuement préparé l'entrée à l'école de théâtre, avant d'y subir méritoirement une longue et exigeante formation. Pourtant, une fois gradués, elles auront à évoluer, encore en 2012, dans un univers dramatique stéréotypé où les rôles féminins substantiels et forts demeurent encore chose rare.

En réaction à cela, la jeune compagnie Athéna Théâtre se veut  lieu de parole féminine, et le choix du texte Cordélia découle vraisemblablement d'une volonté d'offrir de textuels espaces dramatiques de qualité à ses comédiennes. La pièce est un solo dans lequel on traverse le territoire trouble d'une féménitude divergente.

L'antihéroïne de l'histoire se nomme Cordélia, et elle se trouve recluse dans un mystérieux centre absurde et totalitaire où sont enfermés  des agents secrets démasqués. C'est un univers concentrationnaire doré, qui rappelle celui de la série britannique The prisoner de Markstein et McGoohan. C'est donc dans climat d'oppression et de paranoïa que le personnage se livre et raconte sa vie. Son récit en temps croisés est celui de l'enfance bafouée, de la petite criminalité, de la déviance. Il traverse le panorama torturé d'une prison pour femme, puis les affres dantesques d'une sordide histoire de meurtre, pour finalement s'éparpiller dans un psychoïde whodunit en forme de vendetta : c'est le Rififi chez les Matah-Hari.

Pour porter cette matière, la metteure en scène Camille Loiselle-D'Aragon a sobrement découpé les temps et lieux relatés, en les ancrant dans une trame gestuelle incarnée. Cet univers de suggestion par le jeu est appuyé par une spleenétique musique in vivo performée par le guitariste Louis Bélanger, qui fait aussi quelques rôles de figuration. En belle harmonie, l'interprétation évite le piège de l'enflure, pour visiter les torves territoires des existentiels clairs obscurs équivoques.

Le propos s'étiole peut-être un peu au tiers final (la pièce fait 90 minutes), lorsque le récit se décentre de l'existentialité du personnage pour traverser les dédales alambiqués du précité whodunit. C'est comme si alors le propos faisait dérogation face à sa perspective et sa climatique originale. Il y aurait peut-être lieu de couper ou adapter certains des rebondissements  qui compliquent inutilement l'histoire, pour garder le focus autour de la matière humaine du personnage.

Le travail de cette jeune compagnie est des plus prometteur. Il  y a une véritable quête de sens qui s'articule autour du travail de jeu. C'est une véritable démarche de recherche qui permet aux interprètes féminines d'échapper au ghetto des rôles habituels, afin de toucher à des territoires dramatiques de pleine amplitude.

___________________________________________

Texte de Joseph Beaulion
Adaptation, scénographie et m.e.s : Camille Loiselle-D’Aragon
Comédienne : Karine Picard
Musicien : Louis Bélanger
Conceptrice d’éclairages : Émilie Voyer

Espace 4001 (4001, rue Berri)
16 au 26 mai 2012 20 h (19, 20 et 26 mai à 15 h et 20 h)
(514) 993-4168 et camillekoa@videotron.ca