Par Yves Rousseau
La pièce Bug, de Tracy Letts : Américanité, méthamphétamine et paranoïa.
Crédit : Félix Renaud
L'histoire est un huis clos psychologique qui se déroule dans une
chambre de motel minable habitée par Agnès (Émilie Gauvin), une serveuse
sexy travaillant dans un bar western « cheap ». Son enfant fut enlevé
plusieurs années auparavant. Cette jeune femme déjà fragilisée par le
déchirement et la culpabilité liés à cette perte doit de surcroît faire
face à Jerry (Antoine Bertrand), son ex-époux violent qui vient de sortir
de prison et qui menace de se pointer. Agnès vit dans la crainte perpétuelle et le retrait social
en noyant son anxiété dans l'alcool, et elle ne fréquente guère que R.C.
(Marika Lhoumeau), sa collègue rockeuse, bambocharde et cocaïnomane.
Afin de distraire et vivifier Agnès, R.C. lui présente Peter
(Marc-François Blondin). Agnès,
carencée et dépendante, s'attache rapidement à cet homme doux, mais
socialement décalé et methamphetaminomane. Rapidement, la peur qu'a
Agnès de voir arriver le torve et imprévisible Jerry se conjugue aux
tendances paranoïdes de Peter, un ex-militaire du Golf qui croit qu'on a
réalisé sur lui des « expériences ». Ce dernier finit par contaminer
Agnès avec sa pensée conspirationniste et sa toxicomanie. Peter et Agnès
vivent sous influence, cloîtrés dans une chambre qu'ils croient
envahie par des punaises de lit mutantes cherchant à pénétrer leur corps
afin de prendre le contrôle de leur esprit pour le compte du
gouvernement. Jerry rôde, et ça va se terminer dans le sang...
La pièce s'articule en deux temps autour d'un curieux mélange des
genres. Initialement, le build-up climatique à suspense met en exergue
le triste spectacle de la misère affective et de la sévère aliénation
de l'Amérique profonde, et tout cela est fait à partir d'une mordante
ironie qui prend le parti de la sensibilité et de la lucidité, plutôt
que celui de la caricature. La deuxième partie est celle de l'éclatement
psychotique, de la paranoïa étalée, et elle demande encore plus de
dosage afin d'éviter l'enflure caricaturale. Dans un état limite, on se retrouve alors devant
une série de tableaux donnant parfois alors une légère impression de
grand-guignolesque, et on ne sait pas toujours si on doit réagir par un rire
morbide farcesque où une poignante inquiétude devant les personnages qui
arborent une mine hallucinée impayable tout en étant de plus en plus
dégradés par les piqûres et grattages : leurs comportements erratiques
et leur univers bordélique se trouvent de surcroît traversés par de
sanguinolents éclaboussements gore.
Ça prenait bien un metteur en scène du calibre de Denis Bernard afin de
bien faire tenir cette matière éclatée et paradoxale sur scène. Bernard
arrive à orienter le jeu de façon à maintenir un efficace équilibre entre
la matière des personnages, les sociétaux échos de sens qu'ils génèrent,
puis le suspense et le noir humour. Il reste peut-être à apporter
quelques légers ajustements entre effets et matière, ainsi que quelques
resserrements de rythme (il y a quelques passages à vide). La pièce
donne lieu à de fascinants dialogues d'acteurs, et à ce titre, Émilie
Gauvin et Marc-François Blondin interprètent les rôles principaux avec
une qualité de composition sidérante. Au niveau des rôles secondaires,
Marika Lhoumeau est absolument impeccable, alors qu'Antoine Bertrand
offre de superbes moments d'expression, malgré une tendance à parfois
chantonner ses répliques avec une voix de tête. Finalement, l'interprétation d'un caméo par un cinquième acteur
(un psychiatre recherchant Peter) laisse certainement à désirer, avec
une voix mal projetée, et un texte récité à partir
d'un jeu inexpressif et désincarné, mais c'est une très courte
apparition.
Le travail scénographique d'Olivier Landreville est intéressant,
puisqu'il offre à la fois une vue en plan coupé sur le crade
intérieur, et une vue sur le périphérique sentier d'entrée en gravier qui est
emprunté par les visiteurs. Cet agencement est parfaitement au service
du suspense, puisque les occupants claquemurés dans la chambre sont par
convention les derniers à connaître l'arrivée des personnages menaçants.
Le talentueux concepteur sonore Ludovic Bonnier
contextualise l'univers sous-culturel de la pièce à partir de tout un florilège d'épouvantables airs westerns, pour ensuite
insuffler les nécessaires méphistophéliques vibrations éclatées. Les
costumes sont d'un réalisme descriptif assez truculent, on a qu'à penser
à l'entrée en scène d'Agnès et de.R.C dans leur emblématique kit de serveuse deux pièces minimaliste en cuirette à franges...
On passe un très bon moment.
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Texte de Tracy Letts
Traduction par Émilie Gauvin
Mise en scène par Denis Bernard
Comédiens : Antoine Bertrand, Marc-François Blondin, Émilie Gauvin, Marika Lhoumeau et P. Lambert
Assistance à la mise en scène Michelle Bouchard
Décor par Olivier Landreville
Éclairages par André Rioux
Musique de Ludovic Bonnier
Maquillages par Chantale Morneau
Direction de production, accessoires, costumes par Geneviève Lessard
22 mai au 9 juin
La Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514-523-2246
