Par Yves Rousseau
Billy (les jours de hurlements) : I'm OK, You're Not OK
Crédit : Yannick Macdonald
Qui de vous n'a jamais entendu une de ces typiques conversations réactionnaires où le
sort du monde est réglé à partir de quelques points de vue saturés de clichés et
de préjugés rageurs? Elles naissent au comptoir de votre gargote préférée,
elles s'élèvent spontanément autour de la machine à café du bureau,
elles font rage lors de certaines réunions sociales. Elles portent
invariablement sur des sujets tels que le parasitisme grabataire qui
serait celui des assistés sociaux, l'incompétence du gouvernement et
l'absurdité du « système », où la déresponsabilisation de parents viveurs et inaptes qui
attendent tout du gouvernement.
Ces cathartiques propos tranchés au couteau sont issus d'individus qui
ont comme caractéristique de toujours se considérer comme faisant partie
« du bon côté » : c'est toujours aux autres de faire quelque chose, I'm
OK, You're Not OK.
C'est exactement le territoire idéologique que nous fait visiter
l'auteur Fabien Cloutier. Cette matière est portée par un triumvirat de
personnages populaires oppressés par le non-sens de petites vies
abrutissantes, et elle prend la forme de fielleux crachats verbaux
saturés de perfides médisances. Ce florilège de commérages de quartiers
forme un subversif gâteau à deux étages cuisiné selon le système Cloutier
: on doit initiatiquement traverser un riche crémage grivois et
épicé formant une véritable poésie de l'aliénation, afin d'accéder au
deuxième niveau de la réflexion, et c'est ici une bonne pâte qui
questionne notre collectif état de passif confort indifférent, riche
en gueulades, mais pauvre en engagement. Les personnages de la petite
classe moyenne de Cloutier sont au bout du rouleau, ils sont totalement écœurés par ce qui se passe autour d'eux, mais ils sont incapables de
cohésion et de remise en question, ils se méprisent et retournent leur rage contre leurs pairs plutôt que de la canaliser de façon constructive, ils se
déresponsabilisent par l'accusation et ils ne font rien. Devant l'actuel état
des actualités politiques, voilà certes un propos des plus pertinent.
Crédit : Yannick Macdonald
Cloutier s'était jusqu'à maintenant fait remarquer par l'écriture de
performances solo. Sa pièce Billy représente une forme transitoire dans
laquelle il quitte le monologue pour articuler une alternance de
soliloques (la principale force de sa pièce) plus rarement ponctués par
quelques dialogues. Comme pour ses monologues, on est avant tout projeté
dans la tête de personnages qui nous livrent le fil de leurs pensées.
C'est livré dans un espace de jeu incarné dans lequel le metteur en scène Sylvain
Bélanger a tout simplement ancré quelques proxémiques conventions de
lieu et de temps, et tout cela est brillamment mis au service d'un
percutant espace de parole. La direction du jeu est impeccable, et
l'interprétation dose parfaitement l'ironie de la déresponsabilisation
et le drame de l'aliénation, sans tomber dans le piège facile de la
caricature. Parmi les excellentes interprétations, on remarque le
travail de Guillaume Cyr, qui humanise avec subtilité son personnage de
prolétaire monstrifié par ses emblématiques tares...
On passe un très bon moment de théâtre.
____________________________________________________
Production Théâtre du Grand Jour
Texte : Fabien Cloutier
Mise en scène : Sylvain Bélanger
Comédiens : Louise Bombardier, Guillaume Cyr et Catherine Larochelle
Assistance à la mise en scène : Catherine La Frenière
Décors : Évelyne Paquette
Costumes : Marc Senécal
Éclairages : Erwann Bernard
Musique : originale Larsen Lupin
30 avril au 18 mai
La Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514-523-2246