vendredi 4 mai 2012

Billy (les jours de hurlements), de Fabien Cloutier - Théâtre du Grand jour

 Par Yves Rousseau

Billy (les jours de hurlements) : I'm OK, You're Not OK

 Crédit : Yannick Macdonald


Qui de vous n'a jamais entendu une de ces typiques conversations réactionnaires où le sort du monde est réglé à partir de quelques points de vue saturés de clichés et de préjugés rageurs? Elles naissent au comptoir de votre gargote préférée,  elles s'élèvent spontanément autour de la machine à café du bureau, elles font rage lors de certaines réunions sociales. Elles portent invariablement sur des sujets tels que le parasitisme grabataire qui serait celui des  assistés sociaux, l'incompétence du gouvernement et l'absurdité du « système », où la déresponsabilisation de parents viveurs et inaptes qui attendent tout du gouvernement. Ces cathartiques propos tranchés au couteau sont issus d'individus qui ont comme caractéristique de toujours se considérer comme faisant partie « du bon côté » : c'est toujours aux autres de faire quelque chose, I'm OK, You're Not OK.

C'est exactement le territoire idéologique que nous fait visiter l'auteur Fabien Cloutier. Cette matière est portée par un triumvirat de personnages populaires oppressés par le non-sens de petites vies abrutissantes, et elle prend la forme de fielleux crachats verbaux saturés de perfides médisances. Ce florilège de commérages de quartiers forme un subversif gâteau à deux étages cuisiné selon le système Cloutier :  on doit initiatiquement traverser un riche crémage grivois et épicé formant une véritable poésie de l'aliénation, afin d'accéder au deuxième niveau de la réflexion, et c'est ici une bonne pâte qui questionne notre collectif état de passif confort indifférent, riche en gueulades, mais pauvre en engagement. Les personnages de la petite classe moyenne de Cloutier sont au bout du rouleau, ils sont totalement écœurés par ce qui se passe autour d'eux, mais ils sont incapables de cohésion et de remise en question, ils se méprisent et retournent leur rage contre leurs pairs plutôt que de la canaliser de façon constructive, ils se déresponsabilisent par l'accusation et ils ne font rien. Devant l'actuel état des actualités politiques, voilà certes un propos des plus pertinent.
 
  Crédit : Yannick Macdonald

Cloutier s'était jusqu'à maintenant fait remarquer par l'écriture de performances solo. Sa pièce Billy représente une forme transitoire dans laquelle il quitte le monologue pour articuler une alternance de soliloques (la principale force de sa pièce) plus rarement ponctués par quelques dialogues. Comme pour ses monologues, on est avant tout projeté dans la tête de personnages qui nous livrent le fil de leurs pensées. C'est livré dans un espace de jeu incarné dans lequel le metteur en scène Sylvain Bélanger a tout simplement ancré quelques proxémiques conventions de lieu et de temps, et tout cela est brillamment mis au service d'un percutant espace de parole. La direction du jeu est impeccable, et l'interprétation dose parfaitement l'ironie de la déresponsabilisation et le drame de l'aliénation, sans tomber dans le piège facile de la caricature. Parmi les excellentes interprétations, on remarque le travail de Guillaume Cyr, qui humanise avec subtilité son personnage de prolétaire monstrifié par ses emblématiques tares...

On passe un très bon moment de théâtre.

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Production Théâtre du Grand Jour
Texte : Fabien Cloutier
Mise en scène : Sylvain Bélanger
Comédiens : Louise Bombardier, Guillaume Cyr et Catherine Larochelle
Assistance à la mise en scène : Catherine La Frenière
Décors : Évelyne Paquette
Costumes : Marc Senécal
Éclairages : Erwann Bernard
Musique : originale Larsen Lupin

30 avril au 18 mai
La Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514-523-2246