vendredi 27 avril 2012

Province - Théâtre de la Banquette arrière

Par Yves Rousseau

Province, ou l'Apocalypse selon Mathieu Gosselin , est un très brillant et très cruel portrait de société...

Crédit : Bruno Guérin


La pièce Province, écrite par Mathieu Gosselin, est une très acide et très cruelle critique sociale. Elle se déroule ici, aujourd'hui et demain, dans une province noyée dans le confort de l'indifférence. Son paysage idéologique est constitué par tous les éléments issus de l'héritage empoisonné de l'aftermath du consumérisme : il n'y est plus question de village global, mais d'une banlieue globale peuplée de McMansion, de pitounes, de « douchebag », et de centres d'achat.

Les satiriques personnages qui peuplent cet univers représentent le triste résultat des dérives du rêve américain et de son bling-bling idéologique. Ils sont le produit de plusieurs décennies de malbouffe,  de lourds abrutissements médiatiques populistes, et d'un système scolaire inapte, tout ça baignant dans un tissu social gangrené par la montée de l'individualisme. Ce sont des êtres vides et acculturés qui anesthésient leur incommensurable sensation de vide intérieur à partir du très contemporain mécanisme de défense du moi de l'activisme : « toujours en fuite, mais immobile » (c'est dans le texte).

Sur la scène, ces êtres apparaissent dans toute leur atroce splendeur, en générant une cuisante brûlure. Cette sensation découle du tragicomique paradoxe imposé par leurs caractéristiques : en les voyants, on pense d'abord à une caricaturale représentation des dégénérés archétypes de notre époque, puis finalement, c'est avec un jaune rire et un pincement au cœur qu'on finit hélas! par admettre que  c'est tout à fait ça.   Dans ce panorama saturé par la présence d'ados attardés collés à leur console vidéo, de mères de famille indignes habillées en guidounes pop-rock, de couples de douchebag et leur vie chromée de château de banlieue, de toutounes enflées par des cochonneries en tout genre, de sniffeux de gaz halluciné, il reste bien peu d'espaces pour la pitié. Affreux, sales et méchants...

Pour donner une amplitude plus globale à sa décapante critique, Gosselin a campé cette fin d'ère dans le rocambolesque contexte d'une apocalypse où gronde une révolte d'animaux mutants. La nature bafouée reprend ses droits, et menace de balayer une humanité vénale  ayant perturbé l'équilibre homéostatique de la terre avec ses pollutions  et ses sauvages massacres environnementaux. Les personnages ubuesques, potaches ou allégoriques baignent ainsi dans une délirante climatique à la fois métaphorique, poétique, surréelle, déique et mystique.

Le travail de costume et de maquillage est sidérant par son cruel vérisme, et il est bien difficile de ne pas s'esclaffer lorsque par exemple, on voit apparaître Rose-Maïté Erkoreka  et Éric Paulhus attriqués en total douchebag bronzés et siliconés. Il faut dire que les comédiens ne ménagent aucun effort afin de donner vie avec éloquence, à ces archétypales horreurs dénaturées. Le décor offre écho de sens à la matière des personnages et au message de la pièce, par exemple, l'obèse boulimique et nymphomane promène toute son insatiable fringale  sur un tapis de déchets rappelant les vides emballages de cochonneries de dépanneur : c'est l'image d'une humanité bouffie et boulimique campée sur un dépotoir généré par le cercle vicieux d'un système de vie dans lesquels les angoisses existentielles sont éphémèrement calmées par de biais de l'acte de consommation.

La mise en scène, fébrile, cyclothymique et furieusement baroque et intriquée, matérialise une intentionnelle surcharge faisant écho à l'hyperactif  fonctionnement à vide qui caractérise l'époque qu'elle parodie. La pièce se traverse comme un rêve surréel et halluciné. C'est une charge à fond qui, outre les thèmes abordés, dénonce l'immobilisme et la sociale déliquescence d'une certaine belle province engoncée dans le confort de l'indifférence. C'est brillant, grinçant, sensible et engagé, et c'est porté avec brio par un véritable « dream team » théâtral.

C'est à voir absolument.

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Production La Banquette arrière
Texte : Mathieu Gosselin
Mise en scène : Benoît Vermeulen
Comédiens : Amélie Bonenfant, Sophie Cadieux, Sébastien Dodge, Rose-Maïté Erkoreka, Mathieu Gosselin, Renaud Lacelle-Bourdon, Anne-Marie Levasseur, Lise Martin, Éric Paulhus et Simon Rousseau
Assistance à la mise en scène : Olivier Gaudet-Savard
Décor et accessoires : Marc Senécal
Costumes : Linda Brunelle
Éclairages : Erwann Bernard
Conception sonore : Pierre-Marc Beaudoin
Direction de production : Élise Fafard
Direction technique : Caroline Turcot

24 avril au 12 mai

La Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514-523-2246