Par Yves Rousseau
Avec Leçon d'hygiène, bestialités et mets canadiens, la compagnie
Transthéâtre parodie tout ce que l'art peut compter de chiant,
prétentieux et surfait.
Crédit : Jean-Sébastien Hermant
Qui d'entre vous ne s'est-il jamais ramassé dans un événement artistique
particulièrement chiant, prétentieux, et guindé? Qui ne s'est jamais
trouvé au milieu d'une clique de précieux ridicules trop content de se
montrer au côté de la dernière saveur du mois de la branchouille suprême
lors d'une première, d'un lancement ou d'un vernissage? N’avez-vous
jamais été confronté à la présentation d'une œuvre artistique tendance
éclectiquo-hipsto-bobo-trashouille, pour en repartir en vous demandant jusqu'à
quels degrés d'abjection, de gratuité et de connerie certains sont prêts
à faire descendre l'art pour
pour pouvoir poser comme des grands « génies » de la création et de la transgression au milieu de leurs aficionados
transits (dans un phénomène escalade, le plus hip sera celui qui ira le plus loin
dans le stunt et le trash)? Vous être-vous déjà demandé à qui s'adressait l'art en voyant
d'incompréhensibles productions qui semblent ne s'adresser qu'à de très
restreints cercles d'élus ?
Crédit : Jean-Sébastien Hermant
C'est exactement à ce phénomène que s'attaquent le créateur Michel Monty
et son équipe. Pour ce faire, on a imaginé un genre de cabaret décadent
et snob dans lequel on aurait caricaturalement concentré tout ce que le
contenu du paragraphe précédent permet d'imaginer. Au milieu d'une
cohorte de participants aux glamouresques tenues et manières guindées,
on trouve un maître de cérémonie transgenre qui se comporte et s'exprime
comme un de ces créateurs-divas du milieu de la mode. La soirée se
déroule au milieu d'une galerie d'art peuplée par des œuvres qui
seraient issues d'un « grand esprit » de l'art. Des interviews encadrent
les nombreux numéros, et ces discussions donnent prétexte à un
foisonnement référentiel par lequel hôtes et invités fats se permettent
familièrement de s'associer aux grands noms de la création artistique.
Un poète parnassien aussi imbu de lui-même que Néron en personne put
l'être « agrémente » la soirée de ses éclats créatifs. Des danseurs
contemporains promènent leurs « grandes inspirations » spontanées issues
de leur pulsionnelle animalité corporelle : c'est assez hébéphrénique.
Évidemment, à une époque où pour se distinguer on ne sait plus jusqu'où déshabiller les danseuses et faire se rouler les acteurs dans le
trash, la fange et le ketchup, il faut faire preuve d'originalité :
heureusement, un quidam accepte de se faire découper
vivant afin de passer à la postérité. Ses morceaux sont cuisinés par un chef cuisinier (ils sont
partout!) et dégustés en direct, et la manœuvre s'intégrera au sein de
la performance, en tant que geste artistique...
Crédit : Jean-Sébastien Hermant
Dans sa brillante pièce Ronfard nu devant son miroir (ainsi que dans ses vidéos d'accompagnement) le NTE semblait poser certaines questions relativement au phénomène des gratuites escalades de transgression dont nous parlions au premier paragraphe. Monty, semble soulever (intentionnellement ou pas) la même question en poussant caricaturalement la logique de cette surenchère jusqu'au cannibalisme-spectacle. Après avoir de cette façon dénoncé l'effet pernicieux des racoleuses enflures d'effets dans l'art-spectacle, Monty semble s'attarder sur l'aspect consanguin de certains milieux d'arts qui semblent par leurs créations (danse incompréhensible, poésies obscures, œuvres alambiquées de prétentions, etc...), s'adresser à eux-mêmes plutôt qu'au commun des mortels. Entre l'intégrité et l'accessibilité de l'art, où serait l'équilibre ?
Pour diffuser cette matière , on a opté pour le canal de la farce. Sous
des faux airs sérieux, on procède en réalité à une burlesque satire qui
traverse ludiquement les ubuesques territoires du grand-guignolesque
sanguinolent. C'est une approche qui génère un licencieux espace de
liberté dans lequel on se régale de tous les clichés relatifs
aux artistes. Dans l'actuel climat sociétal néo-libéralisant, il s'agit
d'une arme à deux tranchants, car en voulant casser du sucre sur le dos
de la minorité de « créateurs , opportunistes, fashionistas et
snobinards, on risque de mettre dans le même bain la majorité des
artistes humbles, qui sont pour la plupart de généreux gens de cœur
portant la culture à bouts de bras avec beaucoup de détermination et
souvent très peu de moyens. C'est donc à prendre avec un grain de sel.
Pour ce qui est des détails de l'histoire, nous les éludons
volontairement, car les dévoiler risquerait de gâcher les nombreux et
très originaux rebondissements : disons simplement que,
comme dans la commedia dell'arte, les Zannis du Transthéâtre ne se
préoccupent guère du quatrième mur...
Il faut bien préciser que ces obséquieuses pitreries génèrent beaucoup de rires.
On passe un bon moment.
________________________________________________
Transthéâtre présente Leçon d’hygiène, bestialités et mets canadiens,
dernière création de Transthéâtre, dirigée par Michel Monty.
Textes : Michel Monty, Simon Lacroix, Justin Laramée et Mathieu Quesnel
Mise en scène et dramaturgie : Michel Monty
Comédiens : Philippe Audrey, Bonny Giroux, Simon Lacroix, Justin Laramée, Michel Monty, Igor Ovadis, Mathieu Quesnel et Bruno Rouyère
Comédiens : Philippe Audrey, Bonny Giroux, Simon Lacroix, Justin Laramée, Michel Monty, Igor Ovadis, Mathieu Quesnel et Bruno Rouyère
Concepteurs: Valérie Archambault,Sylvain Génois, Jean-François Pednô et Étienne Boucher
12 au 21 avril
Théâtre La Chapelle
3700, Saint-Dominique
Billetterie : 514-843-7738


