Par Yves Rousseau
Avec Cour à scrap, le Théâtre de l’Affamée nous parle des morceaux d'histoire de vie pouvant pousser des êtres blessés à se réfugier dans la marginalité.
Crédit : Jérémie Battaglia
La jeune compagnie de Théâtre de l’Affamée se veut un lieu de réflexion et d'expression traitant des enjeux contemporains de la féminitude. Sa première création intitulée Walk-in ou se marcher dedans (versions 2007 et 2009) explorait les complexes territoires de l'identité féminine en les mettant en relation avec le contemporain défi de la quête amoureuse. À l'opposé, l'actuelle deuxième création montre des personnages qui fuient tout ce qui pourrait ressembler à un lien affectif véritable. Ce sont des marginaux, des éclopés de la vie qui ont été maintes fois trahis et abusés : la relation de confiance avec l'autre n'existe plus. La matière des personnages fut d'ailleurs inspirée aux créatrices Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent par plus de deux années d'ateliers donnés dans des centres d’hébergement pour femmes en difficulté.
Cour à scrap se déroule dans un appartement ayant l'allure d'un débarras crasseux. À l'image des êtres qui l'habitent, c'est un endroit qui est rempli d'objets usagés récupérables, mais rejetés par la société. Afin de bien mettre en relief tout le florilège de traumatismes existentiels traversant le lieu, le duo Milot & Saint-Laurent a imaginé un allégorique personnage qui est en quelque sorte un travailleur social chargé de recueillir les histoires de vie en échange de câlins purement platoniques. Sa présence donne prétextes à de quasi-monologues nous par lesquels les autres personnages se révèlent : il y a une grande brûlée qui attends la mort devant son téléviseur, un carencé affectif délinquantiel et toxicomane ayant traversé centres d'accueil et établissements pénitentiaires, une jeune femme ayant fuguée d'un environnement familial chambranlant pour tomber dans la prostitution, et une femme rendue pratiquement schizophrène par une vie complète d'abus de la part des hommes de sa vie. La présence du câlineur heurte de plein fouet la phobie relationnelle des occupants : il passera un bien mauvais quart d'heure avant de pouvoir rétablir une quelconque relation de confiance...
La pièce réussit à éviter tout didactisme dans sa façon de présenter de façon éclairante les typiques événements pouvant expliquer les diverses dérives existentielles des personnages. Ces derniers se veulent très représentatifs de ce que l'on trouve dans la réalité. Ils sont envisagés avec beaucoup d'humanité, d'empathie, d'humour sensible et de respect. La construction des caractères est profonde, et chacune des interprétations est habitée. Les comédiens rendent leurs personnages avec cœur et générosité, et les performances sont souvent jubilatoires. On arrive ici à mettre le jeu totalement au service d'une humanitaire dimension fraternelle, solidaire et engagée. La matière de la pièce pourrait cependant sans doute être concentrée en effectuant quelques coupures (il y a quelques longueurs) et en éliminant quelques redondances.
Le Théâtre de l’Affamée consolide avec cette seconde création, un espace de réflexion essentiel qui jette un regard intelligent sur la vie, tout en nous interrogeant collectivement sur nos devoirs d'humanité.
C'est à voir.
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Texte de Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent
Mise en scène de Stéphan Allard
Comédiens : Frédérique Bédard, Nico Gagnon, Danny Gilmore,Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent
Décors et accessoires : Marie-Pier Fortier,
Costumes :Dominic Thibault
Son : Alexi Rioux
Lumière : Maxime Clermont.
Du 20 mars au 7 avril
À la salle intime du théâtre Prospero
1371 rue Ontario Est, billetterie : 514-526-6582
