Par Yves Rousseau
Avec « Le Chien, la nuit et le couteau », l'auteur Marius von Mayenburg propose une véritable descente aux enfers : c'est un limbique univers cannibale qui constitue une métaphore à peine voilée de notre magnifique époque.
Capitalisme sauvage, néo-libéralisme, individualisme et paranoïa survivaliste : voilà les sociétales constantes du post-moderne monde dans lequel nous vivons. C'est un univers de compétition sauvage où les êtres virtuellement s'entredévorent, et les motifs de ces comportements prédateurs sont souvent aussi absurdes que les règles de fonctionnement du système qui suscitent ces passages à l'acte sublimés. Mayemburg s'est inspiré de cet état de fait pour imaginer un monde dantesque où l'implacable compétition capitaliste opposant les êtres se transforme en véritable cannibale lutte de survie dans laquelle l'acte de dévorer son prochain n'est plus envisagé au sens figuré. Comme Houellebecq l'avait imaginé dans son roman « La Possibilité d'une île », Mayenburg ne pressent pas la fin prochaine de l'être humain en tant qu'espèce animale, mais il entrevoit plutôt la disparition imminente de son humanité.
Cette cauchemardesque métaphore prend la forme d'un sombre univers méphistophélique où s'entredéchirent des êtres perdus et affamés. C'est un absurde territoire beckettien où erre un homme damné, dans l'éternel enfer du recommencement : le cycle de répétition est toujours le même, on tente de le tuer afin de se nourrir, il se défend, poignarde son adversaire toujours avec le même couteau, ce dernier meurt, puis finit toujours par réapparaître sous une identité différente, et ça recommence, encore, et encore, pour toujours...
Afin de matérialiser ce monde à glacer le sang, les concepteurs du la pièce ont tablé sur une scénographie ouverte, où le spectateur se trouve littéralement cerné par les éléments. C'est un univers ténébriste, où les êtres furtifs et évanescents apparaissent morbidement dans les glauques halos des clairs obscurs interlopes. Un système de treuils et de poutres permet une perpétuelle reconfiguration d'un plateau, ainsi continuellement traversé par les divers paysages d'un apocalyptique monde postindustriel. Un duo de musiciens produit un contrapuntique (superbe) dialogue sonore avec le jeu, avec de bruitique intervention de musique contemporaine vaporeuse, diabolique et infernale.
Le travail de mise en scène de la toute jeune Mireille Camier impressionne. Le sordide chevauchement de séquences est parfaitement enchaîné, et ce à partir d'une totale exploitation de l'espace défiant les règles habituelles du spectacle théâtral. Les éléments d'un monde en perpétuelle redéfinition s'articulent avec cohérence, tout défile avec surréalisme, comme dans un de ces épouvantables cauchemars de fuite sans fin, totalement absurdes et remplis de symbolisme. C'est très bien porté par un trio de jeunes comédiens tout juste diplômé de l'École Supérieure de Théâtre.
Le courant passe, la magie opère. D'abord c'est totalement envoûtant et troublant, puis après coup ça fait réfléchir. L'imagerie employée par Mayenburg est peut-être cynique et paroxystique, mais elle n'en demeure pas moins éminemment contemporaine (le texte a été publié en 2008) et hautement représentative du monde dans lequel nous vivons. Puis en extrapolant un peu, ça peut ressembler à un futur monde hyper pollué et tarit qui, dans une nouvelle barbarie, pourrait être celui de l'aftermath du consumérisme.
C'est une belle réussite pour cette jeune compagnie, et c'est à voir.
__________________________________________________________
Texte : Marius von Mayenburg
Mise en scène: Mireille Camier
Comédiens: Gabriel Coutu, Amélie Langlais, Antoine Beaudoin Gentes
Assistance à la mise en scène, régie et dramaturgie: Sophie Tremblay-Devirieux
Musiciens: Mykalle Bienlensky, Simon Déry
Conceptrices de décor: Sylvianne Binette et Catherine Bernier Beaupré
Conceptrices de costumes et accessoires: Sabrina Gagnon Dubois, Amélie Jodoin et Sarah Sloan
Conceptrice des éclairages: Mélissa Perron
Directrice musicale: Marie Rondot
Représentations du 13 au 25 février 2012
(lundi au jeudi 20 h, samedi 20 h 30, dimanche 14 h)
Centre Segal (Studio)
5170 chemin de la Côte-Ste-Catherine, Montréal
Billetterie : 514-739-7944