Par Yves Rousseau
On dit qu'au moment de notre mort, lorsque' une infime fraction temps nous sépare du trépas, notre vie tout entière défile devant nous. Annette (une fin du monde en une nanoseconde) c'est un peu ça : dans l'antichambre du grand départ, Annette jette un regard omniscient sur le fil de sa vie, et elle se raconte...
Sa prosopopée dépasse le cadre de sa propre existence : elle prend naissance au moment de sa conception lors d'une nuit de la Saint-Jean, là où sa génitrice devint fille mère après une adolescente escapade avec un anglais jamais revu: ce fut comme un impossible amour entre les deux éternelles solitudes. Nous sommes alors à la toute fin de l'ère Duplessis et les premiers signes annonciateurs de la Révolution tranquille commencent à se manifester. Puis le récit d'outre-monde s'achève avec le jour ultime où elle mourut : c'était le 20 mai 1980 en pleine déconfiture du référendum souverainiste québécois...
L'épopée de sa destinée traverse l'espace d'une patinoire de hockey (voir décor plus loin), et c'est celui d'un viscéral sport national où se déroulerait un match de vie dans lequel seraient superposées toutes les dimensions d'une identité blessée. Cette métaphore remplie d'humanité occupe donc un sensible territoire de québécitude: le premier niveau de ce (superbe) texte est illuminé par la candeur et de la bonhomie poétique et émerveillée d'une fille du peuple qui regarde la vie, mais il renvoie toujours à une imagerie faisant en second niveau référence aux questionnements de la nation québécoise, et ce tant au niveau identitaire (l'aliénation et la spoliation), politique (la liberté et l'indépendance), et économique (l'impérialisme économique, le pillage des ressources naturelles).
Le personnage habite le quartier populaire de Limoilou, et elle lui donne vie comme si elle peignait avec ses mots une truculente fresque populaire à la Miyuki Tanobe. Annette est de surcroît une tricoteuse passionnée, et sa vie suit (au sens propre et au sens figuré) le fil de laine avec lequel elle se tricote des horizons de liberté où plane un parfum d'indépendance. Annette est comme une unique entité contenant les trois figures de la mythologie grecque des Parques, qui sont les détentrices du fil de la destinée : Klotho le tisse, Lachesis le mesure, et Atropos le moment venu le coupe, comme Annette se vit contrainte de le faire un soir de mai 1980...
Le décor se trouve sur une patinoire synthétique et les acteurs vêtus de tricots s'y déplacent en patins dans un contexte évoquant une arrière-cour qui pourrait être tirée d'une pièce de Michel Tremblay. Une énorme pelote de laine à ceinture fléchée devient sous la force du théâtre d'objet, un accessoire (d'où provient le fameux fil) de toutes les suggestions. La pièce est d'ailleurs une valse de jeux de forme axés sur de symboliques objets identitaires (le hockey est omniprésent). Tout ça est envisagé à partir d'une trame mimographique en perpétuel dialogue contrapuntique avec le sens du texte. La force des images ainsi obtenues est saisissante.
Le solo théâtral peut s'appuyer sur la présence d'un musicien qui joue parfois de petits rôles. Cette sonore présence enlumine la pièce d'une profonde musique organique mettant toujours en exergue toutes les dimensions de vibrante humanité de la matière. Cette humanité est portée avec cœur et générosité par la jeune comédienne Anne-Marie Olivier, qui rend son personnage avec incroyable sensibilité : c'est incarné, émouvant, bellement humble, vrai et beau.
La pièce Annette est un de ces moments bénis du théâtre, là où une énergie particulière réunit spectateurs et acteurs dans une espèce d'osmose, une communion. Ceux qui ont l'impression que parfois le théâtre s'adresse en circuit fermé au milieu du théâtre, seront charmés par le travail de la compagnie Bienvenue aux Dames. C'est très recherché, tout en étant également porteur d'une des caractéristiques communes à tous les grands œuvres : l'accessibilité et l'universalité. C'est un théâtre qui s'adresse à tout le monde, avec intelligence.
C'est un très grand moment de théâtre, et c'est à voir absolument.
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21 février au 3 mars 2012
Annette, une fin du monde en une nanoseconde - Productions Bienvenue aux dames
Texte et interprétation Anne-Marie Olivier
Mise en scène Kevin McCoy et Pierre-Philippe Guay
Assistance à la mise en scène et décor Claudia Gendreau
Éclairages Christian Fontaine
Costumes Claudie Gagnon
Musique originale Mathieu Girard
Projections Lionel Arnould
Dramaturgie Philippe Ducros
Chorégraphies Karine Ledoyen
Tricoteuse Marie-Ève Gagnon
21 février au 3 mars 2012
La Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514-523-2246



