vendredi 27 janvier 2012

Tristesse animal noir, de Anja Hilling - Théâtre PÀP

Par Yves Rousseau

Tristesse, animal noir, est une tragédie contemporaine relatant la traversée des flammes de l'enfer, au sens propre, comme au sens figuré...

Crédit : Caroline Laberge


Résumons : plusieurs couples où se mêlent parents et amis se rendent piqueniquer illégalement dans une réserve forestière isolée. Un feu laissé sans surveillance se propage. Le brasier s'élève, le petit groupe est cerné. Les chairs subissent la brûlure. La fumée est dense, on crie, on se cherche. Certains fuient, laissant l'être cher derrière eux. D'autres risquent ce qui leur reste de peau afin de sauver l'Autre. Ainsi, la tragédie révèle la nature véritable des liens. Pour les rescapés, le retour à la vie normale est empoisonné. Les blessures psychologues pèsent, et pour certains le fardeau de la culpabilité devient insupportable...

La pièce en forme de concerto est composée de trois zones temporelles (avant, pendant, et après le feu). Les mouvements premier et troisième sont campés dans le temps réel du quotidien, tandis que la zone centrale traverse un narratif espace de temps suspendus : les événements de l'incendie y sont relatés en (maniaques) détails, et l'amalgame sordide forme un métaphorique flash-back halluciné.

Crédit : Caroline Laberge

C'est une véritable poésie de l'horreur, un jeu de la vérité tordu utilisant des procédés mettant en exergue tant la dimension psychologique que sensorielle des situations. On entre dans la tête de personnages donnant voix au récit, et ces derniers sont tout à fait représentatifs de notre époque. Chacun d'entre eux porte une certaine solitude, un certain isolement, et tous partagent la même post-moderne vacuité. La fragilité des liens est mise tout de suite en évidence dans ce groupe composé d'ex-conjoints venus avec leur énième nouveau partenaire. Les dialogues révèlent pourtant la sensibilité et l’éclectisme de ces êtres vivants dans le confort indifférent de la petite classe moyenne des bobos blasés et désillusionnés. Leurs conversations sociales masquent une incommensurable solitude qu'ils semblent pourtant tous heureux de partager ensemble.

La mise en scène de Claude Poissant est sans compromis dans sa façon de mettre la monstrueuse beauté cruelle de cet implacable texte en avant. L'homme de théâtre place ses comédiens dans un vide espace ou tout ne repose que sur la suggestion. C'est une zone d'apesanteur où on ne trouve que quelques très spartiates repères physiques. Poissant applique ici sa propre recette de principes de distanciation : d'abord l’effet de défamiliarisation généré par les surréelles climatique met ainsi toute la matière gravitant autour de personnages communs ainsi mis en relief; ensuite, certains personnages « sortent » avec régularité des temps de la pièce, et traversent des cabaresques dérives musicales ponctuant cyniquement les cyclothymiques climatiques, avec l'interprétation de chansons populaires aux paroles funestement ironiques.

Crédit : Caroline Laberge

Le jeu procède de la plus grande retenue (trop?), et cette sobriété propulse à l'avant-plan moindre nuance, le moindre soubresaut de viscéralité. C'est très exigeant pour les comédiens, car l'ensemble ne tolère pratiquement aucun écart (il y en a peu, quelques petits décrochages). La matière dramatique est très liée, elle demande au spectateur la même rigueur d'attention. Globalement, on y remarque en particulier Robin-Jöel Cool, un jeune talent des plus prometteur, et le vétéran Stéphane Demers, qui réussit à sublimer les limites ascétiques de l'ensemble par sa subtile présence.

Le texte de Anja Hilling est au feu, ce que celui de Werner Schwab (Les Présidentes) est à l'abjection excrémentielle. Chacun trouve dans la beauté dans la laideur, et chacun met en exergue certaines parcelles d'humanité d'une grande pureté : mais comme fleur au travers du bitume, elles émergent d'univers remplis de tableaux immondes qui montrent avec chirurgicale précision, tout ce qu'on ne préférerait pas savoir sur le genre humain.

On ne sait pas si on en sort nécessairement grandi, ou touché, mais l'ensemble est certes puissamment troublant.

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Texte : Anja Hilling
Traduction : Silvia Berutti-Ronelt, en collaboration avec Jean-Claude Berutti
Mise en scène : Claude Poissant

Avec : David Boutin, Robin-Joël Cool, Stéphane Demers, Pascale Desrochers, Alexandre Fortin, Claude Gagnon, Alice Pascual, Marie-Ève Pelletier

Assistance à la mise en scène : Catherine La Frenière
Décor : Geneviève Lizotte
Lumières : Éric Champoux
Costumes : Marc Senécal
Accessoires : David Ouellet
Musique : Philippe Brault
Mouvement : Caroline Laurin-Beaucage
Maquillages : Florence Cornet
Assistance aux costumes : Elen Ewing


17 janvier au 11 février 2012

4890, boulevard Saint-Laurent
Billetterie : 514 845-4890