vendredi 13 janvier 2012

Orphelins, de Dennis Kelly - Théâtre de La Manufacture

Par Yves Rousseau

Avec Orphelins, l'auteur Dennis Kelly jette acide et cruellement lucide regard sur une Amérique post onze septembre : état des lieux.

 Crédit : Suzane O'Neill


Helen est une jeune femme maligne, volontaire, obsessionnelle, manipulatrice et contrôlante. Elle semble avoir trouvé chaussure à son pied en s'unissant avec Danny, un homme passif agressif, taciturne et inconsistant qu'elle finit toujours par piloter à sa guise. Sans doute pour oxygéner leur couple qui semble déjà battre de l'aile, ces derniers font garder leur jeune fils afin de s'organiser une petite soirée « d'amoureux » à la maison. C'est alors qu'inopinément surgit Liam, le jeune frère mythomane, régressé, imprévisiblement impulsif et limite schizophrène d'Helen. Liam, qui est surexcité, désorganisé et maculé de sang, prétend être venu en aide à un jeune d'origine ethnique gisant sur le trottoir. Danny, dubitatif, pense appeler la police, car dehors, le jeune saigne peut-être à mort. Helen, qui, orpheline, ne connaît que trop bien le passé parsemé d' esclandres violentes et haineuses de ce frère qui fut sa seule famille, s'y oppose : comme toujours elle tente de le couvrir. Comme si ce n'était pas suffisant, Liam dans sa désorganisation laisse petit à petit échapper des informations trahissant le fait qu'il n'est peut-être pas aussi innocent qu'Helen s'efforce de se le faire croire...

Crédit : Suzane O'Neill

La pièce prends donc la forme d'un huis clos psychologique posant de conflictuelles questions morales face à la relation avec l'autre (l'immigrant), et ces interrogations deviennent progressivement de plus en plus intenses, déchirantes et critiques au fur à mesure que la vérité éclate dans toute sa dimension haineuse. Liam, par sa pulsionnelle dimension de passage à l'acte, devient l'élément révélateur poussant Helen et Danny en dehors de leur zone de Nord-Américain confort indifférent (qui est bellement dépeint dans toute sa vacuité). Ces deux personnages représentant antinomiques positions sociétales : Danny c'est le civique compromis mou tant que pas trop dérangé, la tolérance passive face à l'autre versus le refus de se définir soi-même, c'est l'aveuglement volontaire d'une déliquescente social-démocratie ; Helen, c'est l'Amérique hallucinée de ses propres rêves déchus, paranoïaque et droitiste, celle de l'après onze septembre, vivant dans son clanique repli tribal, survivaliste et ethnophobique. Poussé au-delà de ses limites, et alimenté par le climat d'urgence, jusqu'où chacun ira-t-il?

Crédit : Suzane O'Neill

C'est dans un décor représentant un appartement de classe moyenne d'une tour d'habitation que s'élève dans crescendo dramatique poignant, ce psychopathologique triangle relationnel ou valsent dans un étourdissant tourbillon, mensonges et manipulations. Les fiévreux dialogues sont très étroitement rythmés dans une superbe adaptation en français localisé, par Fanny Britt. C'est servi avec maestria par une fantastique distribution transportant avec viscérale incarnation des personnages insupportables, qui dérangeant et interpellent par leur pathétique vérité. La mise en scène sobre et efficace de Maxime Denommée ne mise pas sur le fla-fla ou l'effet, mais sur la cuisante construction et la substantifique présence de caractères  qui par la puissance de leurs relents de sens, renvoient à l'odoriférant bouquet émanent des putrides blessures d'un monde qui nous est jeté en pleine figure sans aucune complaisance. Le départ lent n'est qu'un faux-semblant, une approche qui permet de ne mieux qu'installer les torves éléments dramatiques. Voilà certes une pièce qui interroge, et fait réfléchir sans prêcher : on montre l'état des lieux avec cruelle éloquence.

C'est à voir absolument!

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Production La Manufacture
Texte : Dennis Kelly
Traduction : Fanny Britt
Mise en scène : Maxime Denommée
Comédiens : Steve Laplante, Étienne Pilon et Évelyne Rompré
Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort
Décor : Olivier Landreville
Costumes : Stéphanie Cléroux
Éclairages : André Rioux
Musique : Éric Forget
Accessoires : Patricia Ruel

10 janvier au 18 février
La Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514-523-2246