Yves Rousseau
De l'enfance à l'éventuel exil canadien, le dernière pièce des Trois tristes tigres présente l'existentielle trajectoire d'un jeune ukrainien traversant le tiers dernier du vingtième siècle, celui où les derniers soubresauts d'un déliquescent système en effondrement aboutirent aux rouges ruines de l'utopie soviétique.
Crédit : Stéphanie Capistran-Lalonde
Son mineur de père qui l'élevait seul voulait en faire un athlète de haut niveau en lui imposant un tyrannique entraînement — lui fréquentait le Conservatoire de Kiev et voulait devenir acteur afin de se distinguer et ainsi attirer l'attention de cette mère perdue qu'il rêvait de retrouver. Voilà comment en quelques mots on peut résumer l'essence de l'existentiel drame de Sasha Samar, omniscient narrateur qui sur scène nous entraîne au travers le panorama contrasté de sa période de vie précédent son arrivé en tant que réfugié au Canada, au milieu des années 90.
La fascinante épopée digne des plus grandes épiques dramaturgies traverse un foisonnement d'historiques dérives très dynamiquement articulées où Sasha Samar joue son propre rôle (de sa naissance en 1969, jusqu'à aujourd'hui). Les tableaux, tout en tablant sur le petit et l'intime, se trouvent toujours traversés en arrière-plan par les gigantesques événements sociétaux ayant parsemé le progressif effondrement de l'empire soviétique : Youri Gargarine, Nadia Comăneci, la série du siècle, Gorbatchev, Tchernobyl, Eltsine, et l'Afghanistan traversent entre autres la toile de fond.
Le point de vue sur la vie et le monde (des personnages) est celui qui prévalait alors là-bas, mais il est transporté avec une certaine iconoclastique ironie mettant en relief la totalitaire utopie collective de l'époque. Chacun des personnages traverse avec plus ou moins d'insight un système de couches de mensonges organisés en poupées russes. Les couches externes de ces mensonges collectifs y contiennent les résultantes couches de mensonges personnels : dans ce monde, chacun vit en soi dans le volontaire aveuglement en partageant une certaine communale solitude. Ainsi, l'ultime exil canadien du personnage est précédé d'un long exil intérieur sur le chemin des horizons d'accomplissement formatés, avec l'art comme ultime bouée de survie.
Crédit : Stéphanie Capistran-Lalonde
Le gigantesque et très martial fond de scène forme une muraille rappelant l'affreuse architecture angulaire des monuments soviétiques, et il devient l'inhumaine immensité d'un système idéologique et d'un pays dans lequel déambulent les personnages. Les non moins affreuses couleurs intentionnellement déprimantes et impossibles, forment avec les décors et accessoires sis aux pieds des pans muraux une évocation de très rustres HLM. Le décor dans on ensemble découle d'une très dramatique et ironique vision qui est en parfait accord avec le paradigme de la pièce. Éclairages et musique complètent, avec parfois rocambolesques touches croisant les glauques et torves univers visités.
C'est à partir d'un croisement de procédés narratifs dans lesquels s'articulent moult tableaux historiques que les comédiens enfilent à la volée de nombreux personnages secondaires, tout en étant chacun marqué par un des caractères principaux. C'est au niveau de l'interprétation de ces derniers que l'on perçoit une certaine divergence relative aux écoles de jeu, divergence à laquelle la pièce survit assez bien du fait d'une impeccable articulation de la mise en scène. Si le jupon d'une approche un peu plus « vieille école » dépasse un peu chez l'un, et si le jeu d'un hystérique appuyé de l'autre parfois agace, l'ensemble trouve chez chacun assez de moments de grâce pour que la magie opère. Le jeu est souvent assez physique, et le mouvement y rencontre la substance.
L'histoire est profondément humaine et fascinante, et s'il y eut rencontre entre deux acteurs ce soir-là, ce fut celle où Sasha Samar à partir d'une sobre profondeur torturée parlant tant par silences que paroles, échangeait avec Annick Bergeron. Cette dernière fut aussi juste, poignante et touchante dans le rôle de la mère qu'elle le fut dans un autre rôle maternel pour la pièce « Je voudrais me déposer la tête », de Jonathan Harnois (Théâtre PÀP, 2007), ce qui n'est pas peu dire. Une des dernières scènes montrant Sasha retrouvant sa mère, est sans doute l'une des plus belles, des plus puissantes, et des plus fondamentalement vraies qu'il pourra sans doute être donné de voir.
Voilà certainement une pièce qui vaut le détour, c'est un très profond moment d'humanité campé sur les « ruines rouges du siècle »...
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Idée originale, texte et mise en scène : Olivier Kemeid
Idée originale et interprétation : Sasha Samar
Interprétation : Annick Bergeron, Sophie Cadieux, Geoffrey Gaquère, Robert Lalonde
Assistance à la mise en scène et régie Stéphanie Capistran-Lalonde
Conception visuelle : Romain Fabre
Éclairages : Martin Labrecque
Conception sonore : Philippe Brault
Mouvement : Estelle Clareton
Assistance aux costumes : Fruzsina Lànyi
Assistance au décor et aux accessoires : Loïc Lacroix Hoy
Théâtre d’Aujourd’hui
10 janvier au 4 février 2012
Billetterie : 514 282 3900
