samedi 21 janvier 2012

La parenthèse des solstices, de Marc Donati - Les Viscères

Par Yves Rousseau

Avec La parenthèse des solstices, l'auteur Marc Donati explore les générationnelles errances solitaires d'âmes noyées dans la déferlante vague sociétale du narcissisme.

Crédit : François Godard


Dan un nulle part existentiel déréalisé planent deux âmes noyées dans les limbes de leur narcissisme blessé. Elles ne se connaissent pas encore, mais partagent les héréditaires racines du sang. Leur recherche identitaire et leur atavique quête d'appartenance découlent du même paternel abandon, mais c'est pourtant l'éternelle coupable figure maternelle qui se trouve affligée par tous leurs conflits de nombrilistes enfants rois. Perdus dans les dédales schizoïdes de leurs interrogations existentielles, ils autocomtenplent le reflet déformé de leur fragile ego hypertrophié et blessé, par le biais du prisme déformant de la postmodernité. Leur cri n'est que soliloque adressé à l'abyssale vacuité de leur monde, et leurs rares dialogues ne sont qu'autres façons de conjuguer toutes les solitudes de leur époque.

Ce sont deux âmes qui promises l'une à l'autre, se situent aussi substantifiquement aux antipodes que le sont les deux solstices. Elle est chaleur, couleur, intensité, cyclothymie, et dramatique grandiloquence, et les maniaques sommets suivant ses suicidaires creux touchent à la mythomanie aiguë, voir à la psychose. Son univers mystique (de pacotille) croise celui du tarot et des antiques divinités, et sa substance s'exprime dans son pictural art abstrait explosif. Lui est gris, sombre, cérébral, obsessif, maladroit, collant, libidineusement refoulé, c'est un petit dandy à sa maman poseur et maniéré, et toute sa matière incarnée se concrétise dans la pratique de la peinture à numéro...

Crédit : François Godard 

La pièce traverse le torve territoire des équivoques relations damnées de la tragédie grecque, dans un foisonnement de (riches) dérives intérieures alternées de (faibles) dialogues. La mythologique présence n'est d'ailleurs jamais loin. Ça touche à la douleur d'une génération, à l'absurdité d'un très contemporain temps d'être, tout cela à partir d'un point de vue qui transporte l'intransigeante signature de l'auto-dérision. Parfois le ton flirte avec le tragi-comique. L'écriture, elle, pêche principalement par un certain éparpillement référentiel, comme si on avait voulu concentrer un trop grand nombre d'idées dans l'espace restreint d'une seule pièce. Il faut par contre  dire que cette hyperactivité, ce butinement schizo-kaléidoscopique participe autant de la construction délirante des caractères, que de la description du monde dans lequel ils vivent. La trame dramatique s'émousse un peu en tiers final, lorsque la pièce quitte sa forme éclatée pour tomber dans un style plus téléromanesque.

Crédit : François Godard 

L'effort scénographique est tout à fait remarquable, compte tenu des moyens limités d'une jeune compagnie indépendante. Sur la scène, une toiture inclinée repose sur des éléments muraux à angle ouvert, et le tout forme un très contemporain ensemble. L'intérieur de cette construction représente l'atelier de la peintre (là où tout se déroule). C'est par l'angularité et la déconstruction ambiante (accessoires suspendus, chaise au plafond), un peu surréaliste, et c'est par les couleurs et le climat totalement néo-expressionniste. Le mur dominant de l'atelier, qui est situé à cour, accueille une gigantesque fresque peinte in vivo par les personnages qui parfois expriment ainsi leurs états intérieurs : c'est un mariage entre la peinture performative, et le théâtre. La musique modale, zen, psychédélique, hypnotique et transe de Simon Rivest, est en parfaite relation contrapuntique avec l'ensemble, c'est une très belle réalisation.

Le jeu est des plus prometteur, et la recherche des comédiens se concrétise par plusieurs scènes de monologues très réussies. On apprécie la composition de Gabriel Paré, qui interprète avec beaucoup de conviction la tronche névrosée et pathétique, alors que Geneviève Boivin-Roussy porte avec intensité l'hébéphrénique viscéralité bipolaire de son personnage.

On aime beaucoup le travail de recherche de cette jeune compagnie. Il y a un fondamental questionnement de sens, et une volonté de construire, de définir un langage original alliant plusieurs formes d'art. La progression est inévitable, la matière est là : le temps et l'effort feront le reste.

La pièce est intéressante. On passe un bon moment.
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Texte : Marc Donati
Mise en scène : Michel Forget
Comédiens : Gabriel Paré, Geneviève Boivin-Roussy
Décor et costumes : Fannie Breton-Yockell
Éclairages : Marie-Josée Petel
Son : Simon Rivest

20 janvier au 4 février
Studio Jean-Valcourt / Conservatoire d'art dramatique de Montréal
4750, avenue Henri-JulienMontréal

Billetterie : 514 790-1245