Par Yves Rousseau
Avec Yvonne, princesse de Bourgogne, le Théâtre Point d’Orgue revisite avec ironie et fougue cette tragi-comédie absurde publiée en 1938 par Witold Gombrowicz.
Crédit : Jérémie Battaglia
La pièce se déroule dans un totalitaire royaume de pacotille, ou une potache monarchie sclérosée règne sur un univers surréellement absurde et déliquescent. On y trouve une rombière Reine grotesquement précieuse et facétieuse, un ubuesque Roi irrévérencieusement égrillard et rugueux. Autour d'eux, outre un obséquieux Chambeland aux manières de fashionista, il y a l'habituel cortège de gens de cour : ce sont des intrigants oisifs et comploteurs qui derrière factice complaisance, empoisonnent le royal univers de leurs médisants commérages. Le bellâtre prince héritier Philippe, qui du fait de sa nature fantasque peut-être étouffe dans cet univers, voit un jour arriver Yvonne, une épouvantable laideronne insupportablement lente, empotée, silencieuse, renfermée et sous-douée. Sur un coup de tête, Philippe, qui peut avoir tous les nombreux pétards de la cour qu'il veut, décide plutôt de défier l'ordre des choses (afin de faire chier père, mère et gens de cour), et impose cette improbable créature à tous en la prenant comme fiancée. Chacun feint accepter la créature, mais rapidement divers complots se dessinent, l'exaspération et la rage s'accumulent dans une communale monstrification rageuse et exutoire...
C'est sur un plateau dépouillé sur lequel on transporte au fur et à mesure les quelques meubles accessoires nécessaires, que ce déroule cette pièce. La trame mimographique est étroitement codifiée : chacun des personnages est engoncé dans un précieux ridicule surchargée de maniérisme à la surfaite grandiloquence. L'espace proxémique est également finement étudié, et les principes réglant les territoriales interactions de chacun procèdent également de la même farcesque extrapolation ironique.
Crédit : Jérémie Battaglia
Le principe de choralité est omniprésent, et il s'articule essentiellement autour du groupe de courtisans, dont la présence se dessine autour de géométriques principes d'occupation de plateau selon une anguleuse chorégraphique modernité. Cette climatique influence trouve également appui scénographique, avec une périphérie en semi-transparence verticale en spandex formant une membrane derrière laquelle les caractères hors plateau se loveront, apparaissant ainsi déformé et gargouillique : c'est la substantifique omniprésence de l'horrifique environnement étouffant et paranoïde de la cour, où chacun se trouve toujours épié par la collectivité des monstres humains.
Crédit : Jérémie Battaglia
La progression climatique suit une courbe ascendante négative de chaos : le fragile équilibre homéostatique de l'univers est rompu par la présence d'Yvonne qui devient le bouc-émissaire. La pièce suit un crescendo ou la collectivité rendue dysfonctionnelle, cherche par diverses magouilles à éliminer la cause de cet état de fait. Le paroxystique passage à l'acte cinglé atteint un climax exutoire animal par lequel se dévoile telle une petite mort, la pathétique nature de la bête humaine...
Le jeu à la fois physique et distancié, est généreux, et équilibré. Parmi les savoureuses interprétations, on remarque Markita Boies, qui dans le rôle de la reine est tout à fait craquante. La comédienne chargée d'interpréter Yvonne a été pour le besoin de la cause outrageusement enlaidie, et sa composition fort réussie emmène au sommet de l'exaspération et c'est peut-être là l'ironie de la pièce au niveau du regard qu'elle porte sur l'humanité: plutôt que d'éprouver compassion pour ce caractère défavorisé, le spectateur glisse progressivement et se voit joindre les rangs des sadiques ignominieux monstres rêvant d'occire cette vilaine créature insupportable. La pièce compte une bonne quinzaine d'interprètes, c'est un privilège de plus en plus rare que de voir d'aussi grande distribution dans l'univers paupérisé des théâtres.
C'est une belle réussite pour le Théâtre Point d’Orgue, on passe un bon moment.
______________________________________________________________
Texte de WITOLD GOMBROWICZ
Traduction : Geneviève Serreau :et K.A. Jelenski
Mise en scène : Louis-Karl Tremblay :
Assistance à la mise en scène : Sonia Montagne
Comédien : Peter Batakliev, Markita Boies, Stéphanie Cardi, Émilie Cormier, Luc Chandonnet, Sébastien David, Maxime Desjardins, Alain Fournier, Simon Fréchette-Daoust, Ariane Lacombe, Gabriel Lessard, Katherine Mossalim, Francis-William Rhéaume, Yan Rompré, Audrée Southières
Scénographie : Karine Galarneau
Costumes : Fannie BretonYockell
Musique : Michel Smith:et Sonia Paço Rocchia
Éclairage : Nancy Bussières
29 novembre au 17 décembre
Théâtre Prospero, 1371 rue Ontario Est
Billetterie : 514-526-6582


