Par Yves Rousseau
Avec Solstice, le Théâtre du 450 accouche d'une désopilante comédie qui pourrait être le pendant québécois, post-moderne, délirant, iconoclaste et socialement satirique du Ebenezer Scrooge de Charles Dicken.
Crédit : Daniel Garneau
Qui ne se souvient pas de ce riche, mesquin et avare Scrooge de Dicken, un personnage froid, calculateur et incapable d'aimer, et ce même en pleine magie de Noël. Il lui faudra la visite du spectre de son ancien associé et de plusieurs fantômes qui dans un survol du passé, présent et futur, le confronteront à son destin afin qu'il s'humanise un peu : le vieux radin s'éveille alors aux conséquences de ses gestes auprès de ses proches et employés exploités sans vergogne, et Scrooge alors se rachète afin d'éviter la damnation éternelle qui lui était promise.
Crédit : Daniel Garneau
C'est grosso modo cette trame principale qui partiellement semble constituer le fond de la pièce (bien plus que le Casse-Noisette allégué en programme), qui a été cependant on ne peut plus révisée en moult variato par l'imaginaire surréellement débridé de l'auteur Véronique Pascal, dans une mordante transposition bédéesque qui se déroule dans un Québec contemporain mis en perspective dans toutes ses sociétales tares et absurdités. L'univers de Noël de l'auteure est peuplé de personnages seuls-ensemble fonctionnant hyperactivement à vide dans un monde de banlieues bungalow-centres d'achats, et il est envisagé dans toute sa consumériste fausseté (l'esprit perdu du temps des fêtes) : c'est un grinçant portrait de l'état des lieux qui devient une sociétale métaphore de notre façon de vivre.
Crédit : Daniel Garneau
Le Scrooge de Véronique Pascal n'est plus un homme d'affaires gris et victorien incarnant le capitalisme industriel du dix-neuvième siècle de Dicken, mais un playboy infatué de jeunisme et motivateur professionnel auteur de livre à succès sur la réussite, bref le parfait dandy néo-libéral du vingt-et-unième : c'est une ridicule caricature de rêve américain dans toutes ses pathétiques dérives. Sa fille (une enfant du divorce), délaissée par cet éternel père absent n'est pas la vertueuse jeune première souffreteuse, mais un spécimen d'enfant roi avec qui on a acheté la paix à coup de dollars. La figure maternelle précieuse et très BCBG semble souffrir d'aveuglement volontaire, et est beaucoup plus préoccupée par le maintien de son statut et des apparences. Le précité associé trépassé de Scrooge devient ici littéraire nègre caché derrière les écrits à succès du monstre.
Le père Noël passif-agressif et cynique se promène en caleçon long, il est complètement désillusionné par ce que sa fête est devenue, il est en burn-out et ses problèmes de couple mettent en péril la distribution des cadeaux. La mère Noël le boude, elle a le feu au corps et se jette (en costume de super-héroïne vaguement SM) avec appétit dans l'adultère. Oui, il y a une fée, viveuse, presque grivoise et aussi blasée « qu'une vielle waitresse de club cheap ». On pourrait continuer les descriptions de personnages rocambolesques comme ça longtemps, mais disons qu'on va vous laisser le plaisir de découvrir le reste...
La pièce est un véritable feu roulant de rebondissements chorégraphiés et de dérives fantastiques extravagantes, et les comédiens déchaînés jouent tous une multitude de personnages surgissant de toutes parts. L'ensemble est régulièrement ponctué de chants qui s'accordent bien avec le décor en bonbonnières (des colonnes formées de gigantesques boîtes de cadeaux) et les costumes psychédéliques: tout cela forme la dernière couche d'ironie, dans un kitsch-o-rama où le dégoulinant kétainisme du temps des fêtes d'aujourd'hui se trouve mis en exergue.
On dit dans le milieu que les comédies, aussi intelligentes et substantifiques soient-elles, sont immensément beaucoup plus difficiles à faire subventionner. C'est peut-être la raison pourquoi on en retrouve si peu, et c'est peut-être également la raison pourquoi elles sont essentiellement montées par de jeunes compagnies qui de toute façon ne s'attendent pas à recevoir grands subsides, les artisans de ces dernières jouant généralement pour un cachet équivalant à presque rien, absolument rien et même souvent moins que rien. Il y a bien les valeurs sûres des classiques, mais outre quelques sénescents boulevards ringards qui font les caisses pleines d'un certain « théâtre », il y a un manque criant de comédies. On ne saurait donc que trop encourager le travail de Madame Pascal.
Il reste bien quelques raccords à travailler, peut-être quelques coupures ou peaufinage de quelques scènes, mais l’œuvre dans son ensemble reste un véritable bouillon de plaisir et d'énergie venant remplacer la lumière manquante de la période du solstice hivernal. On rigole ferme tout en trouvant de nombreux échos de sens, et c'est magnifiquement porté avec beaucoup de générosité dans un style on ne peut plus potache par une solide distribution essentiellement composée de comédiens comptant parmi les plus talentueux de la relève.
Voilà certainement une belle façon de terminer l'année.
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Texte de Véronique Pascal
M.E.S. Christian Baril
Assistance à la m.e.s. Catherine Germain
Comédiens: Kim Despatis, Charles-Alexandre Dubé, Vincent Pascal, Julie de Lafrenière, Jean Belzil-Gascon, Véronique Pascal, Patrick Renaud
Scénographie, costumes et accessoires Josée Bergeron-Proulx
Composition musicale Gaël Lane-Lépine
À Chapelle Saint-Antoine
Maison Gisèle-Auprix Saint-Germain
150, rue Grant (coin Saint-Charles), Longueuil
Du 16 au 28 décembre 2011
Bergeron-Proulx
16, 17, 20, 21, 22, 27, 28 décembre à 20 h
17 décembre à 14 h
21 décembre à 10h
22 décembre à 14 h
http://www.theatredu450.ca/
Billetterie
(450) 646-6435
