Par Yves Rousseau
Montée souvent, mais rarement bien jouée, Mlle Julie est une complexe et exigeante pièce qui traverse avec régularité le panorama théâtral, dans une désespérante suite de fiasco d'où émerge parfois une réussite...
Lutte des classes, guerre des sexes, flou identitaire et clivages comportementaux : August Strindberg avait en 1888 avec la publication de sa pièce Mlle Julie, déjà présagé en pleine rigide époque victorienne, le compendium de changements sociétaux qui affecterait la suite du monde. Dans l'univers de Mlle Julie, l'ère aristocratique tire à sa fin, le capitalisme monte en poussant une mercantiliste nouvelle classe dominante, les domestiques rêvent d'affranchissement en quittant leur fonction pour se lancer en commerce alors que les jeunes femmes défient parfois les codes comportementaux restrictifs de leur époque avec des volontés annonciatrices du féminisme et des changements de valeurs : chacun reste pourtant inexorablement captif d'une époque où l'écrasant poids de la tradition et de l'ordre établi contient chacun à l'intérieur de son territoire respectif...
Toute cette substance se retrouve métaphoriquement mise en perspective par la substantifique matière psychologique de personnages finement ciselés. La critique sociale de Strindberg est palpable, et les rouages de l'hypocrisie sociale sont dévoilés, dans une vision qui par son cynisme pourrait être l'antithèse du romantisme.
L'histoire est simple, mais les circonvolutions relationnelles sont complexes : nous sommes en 1894, c'est la veille de la St-Jean et monsieur le Comte s'est absenté, laissant seule sa fille Julie. La jeune femme décide alors de fêter l'événement avec les domestiques restés sur place, et finit par se compromettre avec Jean, le valet du Comte qui est fiancé à Kristine, la pieuse et très traditionnelle cuisinière qui s'éclipse pour dormir. Reste Jean et Julie, seuls et ensemble le temps d'une nuit. C'est un huit clos psychologique, mais pas psychologisant.
La bravache et fantasque Julie, élevée en garçonne par une mère misandre en perpétuelle lutte de pouvoir avec son mari, vit sa féminité selon un paradoxe assemblant carences, blessures, désirs et besoin d'être aimée, versus perversion et sadisme latents. C'est donc au travers d'une très particulière relation d'amour-haine qu'elle aborde l'objet de ses désirs, Jean, avec qui elle joue comme chat avec souris. Julie mise sur sa beauté, son rang, et sur l'attirance qu'éprouve pour elle Jean, pour titiller ce subalterne et amener ce dernier dans des jeux relationnels dégradants. Mais l'égoïste Jean, qui a roulé sa bosse et qui a vécu, qui sait mentir et qui a de l'ambition, fait preuve de finesse et réussit progressivement à trouver faille, et à tourner la situation à son avantage, manipulant Mlle Julie afin qu'elle lui fournisse l'argent nécessaire pour un petit commerce qu'il rêve de partir. Alors que tous deux s'apprêtent à fuir ensemble en conjuguant leur incapacité à aimer, les choses tournent plutôt mal...
Voilà tant de matière, tant de potentiel territoire de réinvention offrant ponts, liens, intersections avec grands horizons de théâtralité faisant jonction avec la contemporanéité! Hélas! La réalisation souffre d'une vision rétrograde pour une pièce (en son temps) avant-gardiste. Loin d'amener ailleurs, de réactualiser, de trouver écho de postmodernité, la mise en scène s'enfonce dans une « vision » un peu muséale, unidimensionnelle, téléromanesque et mélodramatique, avec une restitution qui colle de très près au texte à son premier niveau, avec surcharge, soulignement, lourdeur, comme si on ne faisait pas confiance et au texte, et à l'intelligence du spectateur.
Comme si cela n'était pas suffisant, le tout se déroule dans une affreuse scénographie hyperréaliste et détaillée, qui procède d'un surréel kétainisme qui ne trouve d'égal que dans cette sirupeuse musique médiévalo-new-age tartinant généreusement les transitions, pour une pièce que l'on a ici pourtant située à son époque d'origine. Les costumes sont plus réussis, même si le puritanisme victorien semble parfois bien trahi par quelques incongruités conceptuelles.
L'interprétation est souvent précipitée (rôle masculin), ou inégalement déclamatoire. Le rôle féminin principal manque de paradoxale profondeur, et le caractère semble beaucoup plus platoniquement ingénu que torve, intriguant, équivoque ou pervers, alors que son masculin « opposant » sembler passer outre toute nuance du fait d'un total hyperactivisme électrifié : le personnage est joué au pas de charge. L'ajustement de la projection de la voix en fonction de la taille de la salle est également déficient : l'un semble déclamer pour le troisième balcon d'un grand opéra, alors que l'autre roucoule en susurrant comme dans un intimiste studio. Les acteurs ne semblent pas transporter les motivations des personnages, ce n'est pas habité. La trame mimographique affublée de gestuelles fioritures gratuites forme un tango improbable et trop appuyé. Ces jeunes comédiens réussissent pourtant parfois à bien toucher quelques scènes (le talent est là), et on se demande alors où pouvait bien être passée la direction du jeu le reste du temps.
C'est une traversée assez pénible d'une oeuvre phare d'August Strindberg.
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Texte d'August Strindberg
Traduction : Boris Vian
Mise en scène : Diane Ouimet
Comédiens : Christelle Juteau, Marie-Ève Larivière, Bryan Morneau
Concepteurs et collaborateurs artistiques
René Gareau, Robin Grenon, Annie-Claude Beaudry, Louise Lavergne
Une production du Théâtre du Solstice en codiffusion avec le TDP
Du 16 novembre au 03 décembre 2011
Théâtre Denise-Pelletier
4353, rue Sainte-Catherine Est
Réservations : 514-253-8974