Par Yves Rousseau
D'ore et d'emblée, Corneille introduisait sa pièce en disant « Le premier acte n’est qu’un prologue, les trois suivants font une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie, et tout cela cousu ensemble fait une comédie ». La metteure en scène Anne Millaire pousse irrévérencieusement le mélange des genres encore plus loin, dans une audacieuse et contemporaine appropriation où jazzent mimographie, langues et musique.
Dans l’Illusion comique de la metteure en scène Anne Millaire, les costumes modernes côtoient une vision réactualisée de ceux de cornélienne époque. Les personnages souvent très près de ceux de la Comédia se débattent dans un grandiose décor composé de dantesques poutrelles, avec de très subtils éclairages élaborés. Gestuelle, costumes et musique, croisent baroque esprit et jazzistique contemporanéité. Le rôle des musiciens du groupe Magnitude 6 (intervenant en costume de ménestrel sur scène) n'est pas statique : leur présence est physique et interactive et s'intègre à même le langage scénique, un peu comme l'avait fait Jean Asselin (Omnibus) avec le groupe Pentaèdre dans son fameux Cosi fan tutte.
La gratuité n'est de surcroit jamais au rendez-vous : la métrique est très présente, la diction travaillée, et le texte est rendu en tout équilibre dans une contrapuntique relation avec la musicalité. De nombreux jeux de verbal rythme et de vocale sonorité font clin d'oeil à la substance du texte et de l'oeuvre : ainsi, le personnage du Matamore (que Corneille aurait emprunté à la Comédia espagnole) attriqué en Miles gloriosus ajoute à ses fanfaronnades grotesques, une non moins ridicule accentuation avec roulement de « R » avec une caricaturale prononciation hispanique (ou de vieux français) des terminaisons rimées. La mimographie dialogue avec le texte, et ce tant dans le dramatique que le comique. La dichotomie d'apparence et de style entre personnages jeunes (d'esprit et d'apparence résolument moderne) et les vieux (anachroniques et réactionnaires) n'est pas innocente, et fait également appel entre ce choc de valeur entre baroque et modernité, c'est dans l'esprit de la chose. Les intentions de l'auteur, quant aux précitées climatiques relatives à chacune des portions de sa pièce, restent très palpables.
En s'affranchissant de l'habituelle approche constipée et figée fatalement anticipée par plusieurs dès que les mots « alexandrins » et « Corneille » se retrouvent dans la même phrase, et en se dégageant de l'habituel respect surfait des sempiternels braillements déclamatoires à trémolos dramatisant dont sont généralement affublés les textes classiques, la metteure en scène Anne Millaire a donc ouvert vaste territoire de liberté où le texte, enfin, peut être éclairé dans son intelligence par les vives lueurs du plaisir. Son travail riche de métathéâtralités éclaire la pièce, et recèle moult illusoires jeux de perspective sur la théâtralité.
C'est donc dans une superbe réactualisation qui paradoxalement touche à la « substance » même de l'intemporelle humaine ironie cornélienne, que nous est livrée cette tragi-comédie haute en couleur (finalement beaucoup plus farcesque que tragique). Oubliez l'histoire, qui n'est que l'habituelle épopée opposant jeunesse intrigante éprise de liberté et rétifs vieillards réactionnaires et vénaux : les existentielles simagrées entre jeunes premier(e)s, les cabrioles intéressées entre plus ou moins bons et plus ou moins vilains ne sont ici que prétexte à créer une équivoque zone où sont satiriquement montrés dans toutes leurs enflures, les ataviques tares de la bête humaine.
La fraternelle et généreuse équipe de comédiens livre l’œuvre avec un palpable plaisir non feint. Le jeu est physiquement intense, et le mariage du geste et de la parole propulse certaines scènes au rang d'épique délire rigolard. David-Alexandre Després y livre en Matamore, une performance de farcesque haute maîtrise, c'est à se rouler par terre. On ne peut que comprendre l'apothéotique accueil qui fut réservé aux comédiens au salut.
C'est à voir absolument !
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Texte : Pierre Corneille
Mise en scène : Anne Millaire
Direction musicale et composition : Samuel Véro
Comédiens : Isabeau Blanche, David-Alexandre Després, Vincent Fafard, Andrée-Anne Lacasse, Denis Mercier, Frédéric Millaire-Zouvi, Carl Poliquin
Musiciens (Magnitude 6) : Simon Jolicoeur-Côté, Frédéric Demers, Laurence Latreille-Gagné, Samuel Lalande-Markon, Frédéric Lapointe
Concepteurs et collaborateurs artistiques : Claire L’Heureux, Majorie Lefebvre, Vincent Dupuis, Jonas Véroff Bouchard, Judy Jonker, Érika Blais-Adam, Luc Prairie, Marie-Claude Lefebvre, Charles Licha, Julio Mejia, Julie Pelletier, Carol Gagné, Fanny Denault, François Cyr et Huy Phong Doan.
Du 09 novembre au 09 décembre 2011
Théâtre Denise-Pelletier
4353, rue Sainte-Catherine Est
Réservations : 514-253-8974


