Par Yves Rousseau
Avec « Contre le temps », Geneviève Billette nous plonge au coeur même de la brève vie du génial algébriste Évariste Galois, dans une traversée d'un jeune dix-neuvième siècle mis en perspective dans ce qu'il comporte de prémisses annonciatrices de la postmodernité.
Crédit : Valérie Remise
Si on vous parle d'un monde mercantiliste, favorisant les recherches donnant à court terme des produits commercialisables plutôt que des démarches aux visées plus philanthropiques liées à l'avancement de l'humanité, si on vous montre un univers où les institutions de haut savoir manufacturent de besogneux et acculturés tâcherons du commercialisable plutôt que des penseurs éclairés, si on vous dépeint une « élite » politique dont l'équivoque dialectique s'apparente plutôt à celle de marchands de voitures usagées, si on vous montre une sociétale systémique où pérennité, droit et humanisme sont écrasés au profit de la logique de la rentabilité et du fric, vous penserez instantanément au monde dans lequel nous vivons aujourd'hui, n'est-ce pas?
C'est pourtant contre semblable complexion d'aberrations que se dresse le mathématicien de génie Évariste Galois, qui avant de mourir en 1832 à l'âge de vingt ans dans un duel, eu le temps de rédiger une révolutionnaire théorie des ensembles bousculant les préceptes cloisonnés de la science de son époque. Et ce sont ces quelques années précédant sa mort qui sont explorées par la pièce, avec un personnage qui semble prémonitoirement pressentir le cadre restreint d'une existence conséquemment frénétiquement vécue comme une véritable course contre la montre. Incompris et obsessionnellement captif de sa propre quête, il poursuit sans relâche la construction de son théorème. Le Galois envisagé par l'auteure est un héros romantique, absolutiste, et libertaire plongé dans les mouvements révolutionnaires et insurrectionnels républicains de 1830-1831.
Crédit : Valérie Remise
De plus, Geneviève Billette propose une vision dramatique, qui par le biais du petit et de l'intime, confronte ses personnages aux grands enjeux d'une époque qui est envisagée dans ce qu'elle comporte d'éléments annonciateurs de la nôtre. Le texte, extrêmement bien ciselé, table sur l'allégorique présence d'un omniscient personnage d'outre-monde planant dans un univers déréalisé où défilent sous plein jeu de rétroactions et de temporalités, les existentielles étapes capitales de la vie de Galois et de son entourage immédiat. La construction des personnages est profonde, et la mise en perspective historique est humainement éclairante. C'est un travail fort recherché qui est de surcroît empreint d'un humour subtil et parfaitement dosé.
Pour matérialiser ce superbe texte, le metteur en scène René Richard Cyr a tablé sur une complète mise à l'avant du jeu. La pièce est entièrement interprétée sur une avant-scène traversée par une sombre semi-transparence. L'étroit plateau est à quelques accessoires près (bancs, chaise, bureau), pratiquement dépouillé, et les comédiens ne le quittent jamais. La trame référentielle est très serrée, et les nombreux changements de lieu et de temps reposent essentiellement sur de très précises conventions d'espaces appuyées de quelques effets d'éclairages : le défi de la fluidité devant la complexité est efficacement relevé. Le rythme y est cyclothimiquement maintenu de façon implacable, dans une suite très enchaînée.
Crédit : Valérie Remise
Les atmosphères de jeu peuvent s'appuyer sur les climatiques idéations des collaborateurs. Les superbes costumes victoriens de Marie-Chantale Vaillancourt traversent avec gothique prestance les ténébristes espaces interlopes de Erwann Bernard, qui enrichit également les mimographies par d'anguleux échos d'ombres d'expressionniste facture. Les spleenétiques ostinato des violons de l'automne d'Alain Dauphinais peuplent les transitions de leurs modales vibrations hypnotiquement profondes et dramatiques. L'osmose est parfaite.
Le jeu des comédiens est éloquent, tout en étant contenu dans systémique impliquant que tout soit étroitement placé. Tout dans cet univers parle du social carcan dans lequel sont coincés les personnages, et les corporalités en témoignent avec éloquence. Les compositions sont fantastiques, et derrière une impeccable équipe de vétérans (on y remarque en particulier Bruno Marcil) on trouve une très solide jeune relève, avec Benoît Drouin-Germain (vibrant et énergique dans le rôle principal), et la très prometteuse Kim Despatis (qu'on a vue briller cet été dans Pinocchio).
C'est à voir !
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Texte : Geneviève Billette
Mise en scène : René Richard Cyr
Interprétation : Kim Despatis, Benoît Drouin-Germain, Benoit Gouin, Bruno Marcil, Benoit McGinnis, Émilien Néron, Frédéric Paquet, Alexis Plante, Monique Spaziani
Assistance à la mise en scène et régie : Marie-Hélène Dufort
Scénographie : Jean Bard
Costumes : Marie-Chantale Vaillancourt
Éclairages : Erwann Bernard
Musique : Alain Dauphinais
Maquillages et coiffures : Florence Cornet
Perruques : Rachel Tremblay
Assistance aux costumes : Carole Castonguay
Théâtre d’Aujourd’hui
du 8 novembre au 3 décembre 2011
Billetterie : 514 282 3900


