vendredi 13 mai 2011

Attends-moi - Théâtre de La Manufacture

Par Yves Rousseau

Avec Attends-moi, Kristen Thomson matérialise existentiel espace mettant en exergue l'humble et bref moment d'une humaine vie, frêle esquif marquant à peine d'une éphémère vaguelette, l'océane immensité du temps : vanitas vanitatum, omnia vanitas...


 Sur la scène, un clinique environnement immaculé composé d'un transversal corridor fenestré montrant entrées à cour et jardin, suggère hospitalière chambre. Une vielle dame s'y meurt, et c'est au travers du brouillard d'un semi-coma que lui parvient limbiques échos où se mêlent réalité environnante, et  peut-être ultimes fantasmagories issues d'un cerveau agonisant. Sous bruitique climatique mêlant évocation du souffle respiratoire et timbre de moniteur cardiaque, la scène devient sous le blafard éclairage de néons, l'existentiel espace où transitent cliniciens et visiteurs, êtres réels ou hallucinés par cette invisible mourante, imaginairement sise au-delà du proscénium.

Pressés par l'imminence du funeste départ, les personnages démunis tentent de sortir de leur confort indifférent, de leur anesthésie existentielle, et s'adressent par maladroites bribes ravalées, à l'agonisante: si petits et si maladroits devant la mort, et tant de choses à dire. Il y a d'abord une fantasque fille fraîchement sortie de prison, éteinte, cynique, autodestructive, promenant ironie cinglante et désillusion larvée (interprétation incarnée de MFL) au travers de conflictuelle relation avec sa mère, qu'on devine avoir été ni particulièrement bonne, où particulièrement mauvaise. Puis, abasourdis par le spectacle de la vacuité et de l'inanité de sa propre destinée, il y a le fils, un ouvrier qui, sous perpétuel sentiment d'échec refoulé, flotte en vieux garçon dans le nulle part du vide et consumériste sociétal éclatement contemporain. Outre un mystique personnage représentant âme planant entre-deux-monde, on trouve finalement une infirmière à la trajectoire de vie contrastée, qui est très réalistement représentative des autres caractères dans sa façon d'essayer de recoller les morceaux de sa vie éclatée.

L'humanité des personnages traverse, sous fatalité du destin , tous les territoires d'aliénation de la petite vie ordinaire : c'est la valse des antihéros tournoyant dans le cloaque de véristes existences emblématiquement mornes, comme une élégie de la quotidienneté et de « l'ordinaireté » ayant comme climatique de fond, la brièveté de vies futilement enchâssées dans les récurrents cercles vicieux où spleenétiques âmes errent, hallucinées de désorientation dans le flou modus vivendi solitaire et absurde de la postmodernité. L'éclatement du tissu social rend particulièrement vulnérables ces êtres isolés qui se retrouvent seuls devant la mort, confrontés à la perte d'un des derniers êtres significatifs de leur existence, et cet être est de surcroît la mère, qui représente peut-être aujourd'hui la seule et persistante forme de lien inconditionnel, dernier rempart séparant de la totale solitude relative : c'est dans la mise en relief de cette dimension, que la pièce trouve sa principale force.

La précitée conventions de base (scène = point de vue de la délirante mourante) est intéressante, car permettant de marier réaliste matière et dérives fantastiques — deux antinomiques dimensions cependant livrées sous structure chancelante de zigzags alambiqués. De plus, montrer ou évoquer sur scène la quotidienne banalité, la routine morfondue, la solitude et aliénation, ne suffit pas à intrinsèquement à en faire quelque chose d'intéressant, et les limites des situations et personnages dont on a peut-être trop vulu souligner une certaine représentative normativité, se conjuguent à l'aspect éthéré, flottant et zen de la mise en scène : un long et philosophal fleuve tranquille aux parfois trop langoureux bercements.

Le jeu est, dans les limites de la matière et de la définition des personnages, rendu de façon très correcte, avec comme principale limite un choix de diction populaire trop soulignées chez le personnage du fils, qui mâchonne, ravale et concatène ses répliques ainsi rendues partiellement inintelligibles.

Reste capitale et cuisante question posée : Est-ce que la vie, ce n’est que ça?

___________________________________________

Texte : Kristen Thomson
Traduction : Olivier Choinière
Mise en scène : Marie Charlebois
Avec : Valérie Blais, Normand Daneau, Rachel Graton et Marie-France Lambert
Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort
Décor : Danièle Lévesque
Costumes : Mylène Chabrol
Lumières : Claude Cournoyer
Accessoires : Francis Farley-Lemieux
Musique originale : Ludovic Bonnier
Maquillages : Angelo Barsetti

3 au 28 mai 2011
4890, boulevard Saint-Laurent
Billetterie : 514 523-2246