mercredi 4 janvier 2012

La Noce, de Bertolt Brecht - Le Groupe de la Veillée

Par Yves Rousseau

Avec La Noce (chez les petits bourgeois), le metteur en scène Gregory Hlady revisite sous parfum d'ostranenie une œuvre de jeunesse de Brecht écrite en 1919, qui dans un huis-clos illustre avec cruelle pertinence une vacuité des relations humaines tout aussi universellement omniprésente presque un siècle plus tard.

Crédit :  Dominique Lafond

NDLR La pièce La Noce sera présentée en reprise du 24 janvier au 11 février. Voici la critique de la présentation originale de février 2011.

L'histoire est simple : un jeune couple reçoit pour ses noces sa famille, et tout a été soigneusement préparé. Autour de l'immense table, les huit convives ripaillent et se livrent jovialement aux habituelles conversations sociales affectées de bonnes intentions. Rapidement, l'effet de l'alcool aidant, le vernis craque. À partir d'une sardonique lucidité implacable, les protagonistes sont alors progressivement plongés dans une conflictuelle spirale descendante négative, où chaque pelure habillant le jeu du maintien des apparences, est retirée avec cynique cruauté. Et c'est dans un matériel univers où métaphoriquement tout l'ameublement progressivement s'écroule, que la sociable façade par sa déliquescence révèle nature véritable et abjecte d'une bête humaine à la pulsionnelle animalité. Rien ni résiste, ni les individus cyniques et névrosés qui apparaissent dans toutes leur vicieuses inclinaisons au stupre et à la luxure, ni les adultérins couples  transportant leur médiocrité au travers de la grotesque comédie d'une institution maritale ici massacrée dans toutes ses prétentions.

Instrumentalisation des rapports humains et sexualité de surface, manifestation d'investissements affectifs surfaits masquant incapacité relationnelle investie, dialogues de sourds et communale solitude, non vraiment avec tout ça la pièce de Brecht n'a pas pris une ride dans sa capacité de représenter le terrible post-moderne isolement et l'incommunicabilité de notre contemporaine époque des « communications ». Pour rendre la démonstration encore plus probante, sans doute eut-il suffi de pousser plus loin l'appropriation, dans une adaptation où ces personnages bourgeois en costumes d'avant-guerre n'eussent pas été simplement terriblement contemporains par leurs gestes et attitudes, mais aussi actualisés par leurs caractéristiques qui auraient pu être par exemple être celles des bobos-condo, qui sont peut-être l'équivalent d'aujourd'hui des êtres ciblés jadis par l'auteur.

Crédit :  Dominique Lafond

Brecht donnait à cette époque l'impression de vouloir noter la complaisance, l'opportunisme et la corruption d'une certaine pseudo élite soi-disant libérale et intellectuelle, qui sous le faux de ses prétentions dérivait en toute absence de projet (de société) communal sur la vague de l'individualisme capitaliste et arriviste - avec les conséquences que l'on connaît. Si l'idéal communiste d'alors est certes depuis longtemps lubie historique, on pourrait peut-être établir un parallèle entre les bourgeois supposément libéraux de Brecht, et ces contemporains dandy poseurs attriqués en artistes branchouilles vaguement altermondialistes et prétendument érudits, et qui sous apparence d'élite sociale-démocrate et bien pensante, forment en réalité dans leur occupation professionnelle le fer de lance thuriféraire de la vague néo-libéraliste avec des postes de cadres dans de grosses corporations, une paradoxale et équivoque position civique participant d'un équivalent glissement sociétal vers une nouvelle barbarie.

Étroitement encadrées par de multiples variations de procédés d'ostranenie aux limbiques  échos, on trouve implacable mise en scène bellement chorégraphiée. Moins envisagée pour le rire extraverti que pour l'impitoyable crescendo de jaunes ricanements de sens, la pièce dose avec cruauté une expression porteuse d'ironie et de sarcasme, le tout étant contenu de fausse bonhomie affectée. Ainsi, les comédiens rendent bellement ce faussement rigolard étalage de faux, avec un premier niveau de jeu renvoyant toujours  sans psychologisme, à un second où planent implicitement toutes les torves substances implicitement exhibées. 

La musicalité naturelle de la prestation trouve écho dans une efficace trame sonore  assemblant en copier-coller d'éclectiques extraits empruntés, un choix néanmoins surprenant pour Hlady, un élève de Jerzy Grotowski : sous l'influence des préceptes du théâtre pauvre, son compendium théâtral aurait pu s'enrichir d'une instrumentale, percusive et vocale musicalité autogénérée, et envisagée comme supplémentaire couche d'existence incarnée à même le rendu.

Le travail de Hlady et de son équipe produit néanmoins quelque chose de très intéressant, ayant presque trouvé et maîtrisé le rythme envisagé, une question de quelques spectacles où on pourra également peaufiner quelques éclairages. Mais attention, ici la joyeuse bande de trublions a cherché plus à atteindre, le potachement abject et le sarcastiquement dérangeant et inconfortable, que le risiblement drôle. Ce n'est pas une démarche de séduction, mais de sens.

À voir!

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Traduction : Magali Rigaill
Mise en scène : Gregory Hlady
Avec Paul Ahmarani, Alex Bisping, Enrica Boucher, Stéphanie Cardi, Denis Gravereaux, Frédéric Lavallée
Isabelle Leclerc et Diane Ouimet

Scénographie, costumes et lumières : Vladimir Kovalchuk
Environnement sonore : Dmitri Marine
Assistance à la mise en scène
Annie-Claude Beaudry
Assistance aux costumes
Marie-Pierre Poirier

En reprise, du 24 janvier au 11 février 2012

22 février au 19 mars 2011
1371, rue Ontario Est, Montréal
Billetterie : 514-526-6582
Admission : 514-790-1245