Par Yves Rousseau
Avec Hard-Copy Isabelle Sorente pousse à son paroxysme l'archétypale image de la superfemme, dans un grinçant et ironique survol de la post-moderne féminitude.
Devant vous, sur la scène se trouve une scénographique évocation d'un environnement de bureau standardisé : quatre espaces de travail, quatre jeunes femmes professionnelles pour quatre paroxystiques versions contrastées de la superfemme (au bord de la crise de nerfs). Derrière leurs impeccables tailleurs clonés, derrière leurs gazouillantes « conversations de machine à café » se cache une implacable quête de l'image, de l'obsessionnelle perfection, du succès intégral amour-famille-carrière et, surtout, une névrotique compétition vicieuse et larvée à qui ne résistera pas bien longtemps la recherche du maintien des apparences : chaque réplique laisse accidentellement filtrer de révélatrices acides informations grugeant inexorablement les factices façades joviales et conviviales, dans un crescendo de perfides persiflages toutes griffes sorties, une épouvantable climatique forte de tous les excès de l'atavique féminine compétition et du crêpage de chignon.
Le texte savoureux, grinçant et cynico ironique ne laisse aucun doute, la schizophrénisante double, triple ou octuple double contrainte de la femme active se gonfle à chaque réplique de l'absurdité de ses postulats : la vie échevelée et hystérique de ces walkyries de « l'accomplissement » prend la forme d'une grotesque course à obstacles où entre autres, mère ou amante, vierge ou putain, conquérante sardonique carriériste ou tendre féminitude s'abandonnant, valsent de leurs accessoires obligations paradoxales. Gymnase, lutte au poids ou à la cellulite, rapport intime, apparence physique versus séduction, amour et succès carriériste s'incarnent dans la psychoïde trajectoire d'aliénation avec des caractères en perpétuel rapport d'amour-haine face à une image d'elle-même jamais à la hauteur des aspirations, dans une fuite vers l'avant d'un égo blessé de sentiment d'insuffisance qui sous l'incroyable pression alimente en cercle vicieux l'éternel recommencement de la précitée dynamique compensatrice névrosée : l'oppressante chape de plomb des charges paradoxales issues des débilitants modèles de féminine plénitude postféministe, voilà la dénnociation, la pamphlétaire charge de Sorente.
La mise en scène fait discrètement et humblement place belle à l'acteur, au jeu, dans une savoureuse utilisation en dent de scie des espaces de rapports ou l'obligation du travail et de la convivialité imposés (pour les personnages) s'éclatent de révélateurs entrechoques illustrant à merveille l'interlope pulsion refoulée, la rampantes blessures éludées, et tous les non-dits des espaces d'intériorités dans la grande tourmente existentielle constipée des folles quêtes aliénées de non-sens.
On retrouve ici quelques jeunes comédiennes issues crû 2008 du CADM, promotion formant la compagnie Théâtre Passé Minuit qui nous avait donné en septembre 2008 comme initiale production la très sensible pièce « Il était onze heures le soir», mise en scène par Reynald Robinson. Ces jeunes femmes donnent avec beaucoup de truculence et bel esprit certaines répliques pièges qui autrement (sans le ton approprié) pourraient parfois paraître extrapolée, et thématique énumérativement insistantes, et en font quelque chose de savoureux, tout à fait vivant et riche de sens, et incarnent avec un vraisemblable endossement exutoire ces personnages colorés on ne peut plus porteurs d'une certaine évocatrice réalité : une pièce comportant un certain engagement féministe, une réflexion sur modèle de vie et état des lieux.
Un petit 55 minutes à la fois lumineux et décapant de lucidité, une rigolade forte de ce rire jaune porteur d'un petit pincement de lucidité.
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Une création du Théâtre Passé Minuit
Texte : Isabelle Sorente
Mise en scène : Gaétan Paré
Interprétation : Romy Daniel, Myriam Fournier, Catherine Legresley, Isabelle Sasseville
Scénographie : Maude Ledoux
Conception sonore : Francis Gagnon
Conception des éclairages : Jeanne Fortin L.
Assistance à la mise en scène : Yannick Chapdelaine et Sara Fauteux
Illustration : Saada El Akhrass
4001, rue Berri, Montréal
21 septembre au 2 octobre 2010
Mardi au samedi à 20 h
Billetterie : 514-527-6441