Par Yves Rousseau
La nouvelle compagnie Modus Ponem s'est donnée pour mandat de rejoindre les nouveaux publics ne fréquentant pas le théâtre, et débute sa croisade initiatique avec un feuilleton : dans le grand et très confus cirque sociétal post-moderne, Sex Random trace en plusieurs épisodes l'errance existentielle et identitaire d'un groupe de jeunes adulescents de la génération « Y » découvrant vie adulte, et orientation sexuelle.
Crédit : Modus Ponem
Deux antinomiques conceptuelles dimensions principales ici s'épousent, et valsent sous contre-temps révélateurs : le texte réaliste, et la mise en scène déréalisée.
Primo le texte:
Primo le texte:
Une écriture simple, directe, limpide, empruntant à la facture télévisuelle de la série dramatique contemporaine, avec de plausibles personnages de jeunes urbains bobo gravitant plus ou moins autour d'éclectiques univers artistiques. Ils sont entre autres concepteurs, musiciens, mollement intello et donc tous relativement éduqués, et traversent la vie comme de glandeurs dandys existentiellements hédonistes, promenant leurs égotiques considérations traversées d'intrigues frivoles dans le grand blend contemporain ou modèle de vie et sentiment identitaire se brouillent de cet universel éclatement global des valeurs et du tissu social.
Vraisemblablement, leurs plaies semblent typiquement issues des affectives carences d'enfants élevés la clé dans le cou ayant ainsi développés lacunaire affective confiance de base en traversant absence parentale dédouanée de compensation matérielle, et recomposition permanente des instables cellules familiales pop-corn, plaies révélées, grossies et entretenues par nombrilisme et égocentrisme typiques d'enfants roi, remplis de la vacuité affective de tout un triste temps d'être.
Brillants , ils ne sont en parfaite intelligence que trop conscients du précité état de fait : mais sous autocontemplative décadence, plutôt que de tenter d'évoluer et d'extirper âme belle du bourbier de la complaisance, ils se roulent avec automutilatoire délectation dans la tiédeur confortable de leur propre vicieuse fange substantifique, sous les planants miasmes d'une cynique autodérision nihiliste mâtinée de stupre, de fornication et de médiocre paresse de vie.
Paradoxalement, tout cela est néanmoins pathétiquement transporté d'une persistante quête de l'autre, cependant stigmatisée du handicap de leur relative incapacité à aimer et d'un instinctif carentiel mode défentiel chargé de viscérale paranoïa face au moindre risque d'attachement affectif, vu comme étant porteur de potentiel risque d'abandon et également comme envahissement de la territoriale pérennité de leur omnipotence narcissique.
Pathétiquement, chacun instrumentalise l'autre, le consomme, puis le jette, subissant en retour le même traitement d'onanisme relationnel . Seul phare dans la nuit abjecte et dépravée de leur crade errance sursexualisée remplies d'aventures sans lendemains, la présence de grands-parents casés dans les mouroirs de l'oubli, à qui parfois à la lumière d'une rare visite ils se confient, interrogeant de sens et cherchant réponse et repères chez ceux qui virent l'eau couler sous les ponts : aux portes de la mort et de l'oubli, un dernier havre d'humanité...
Secundo la mise en de scène :
Un travail hybride de genres, en parfaite continuité du développement du brillant langage constaté préalablement dans sa dernière mise en scène, le Marie Stuart de Dacia Maraini réalisé en 2008. Du théâtre pauvre avec grande économie de costumes, quelques praticables aussi cubistes que le kaléidoscopique défilement de facettes situationnelles, dans un dépouillement tablant sur totale présence des acteurs et force de la suggestion, avec minimalistes présence d'une mécanique théâtrale, d'ailleurs totalement exposée. On nous rappelle donc certes toujours qu'on est au théâtre, mais par contre il y a quatrième mur, et les personnages sont généralement portés, et non montrés, selon une approche de jeu aussi épurée que la contextualisation, où transitions très soudées reposent sur quelques subtils mais efficaces signes. De même, l'incarnation évite l'enflure expressive et table sur une certaine intériorisation où plane toute la substance d'une vision appropriée et enrichie du sous-texte.
S'éloignant donc du réalisme annoncé que semblait commander la substance de l'œuvre, ce jeune et prometteur metteur en scène semble s'approprier parcelles entre autres de Brecht, Grotowski, Stanislavski, cependant non pas utilisées in extensio, mais dans isolats localisés de certaines dimensions conceptuelles : on concrétise ainsi une déréalisation qui tout en épargnant la matière réaliste et incarnée du propos (qui autrement aurait pu être banal), projette cette dite matière dans un univers déshabillé de ses artifices et ainsi totalement distancié de la matérialité théâtrale, mettant ainsi en exergue la vérité du personnage, transportée par la présence organique d'un acteur habitant cénacle sacré du jeu.
Devant cette intransigeante exigence envisageant sous actancielle profondeur les niveaux d'existences des personnages, les comédiens s'investissent correctement en pleine poursuite d'intégration (perfectible, mais sur la bonne voie), et sous cette approche qui cruellement ne pardonne pas on remarque particulièrement une jeune comédienne, Julie De Lafrenière (ENT, promotion 2009), qui sans une seule seconde donner l'impression de se regarder jouer, semble avoir superbement trouvée et intégrée son caractériel personnage de super-carencée hyper réactive et compulsive : c'est rendu avec abandon, humilité et générosité, tel comédien qui s'efface totalement derrière son rôle.
L'éclectique esthétique résultante enjolive bellement un texte traçant mosaïque de préoccupations d'ailleurs abordées de façon presque systématique par la plupart des créations de la relève. On ne peut donc ignorer un point de vue qui, s'il ne pêche pas par son originalité (hormis l'idée de la rencontre générationnelle), rejoint avec authenticité un questionnement scandé à l'unisson par toute une cohorte de jeunes créateurs, questionnement qui semble invariablement interpeller la génération visée, souvent présente en grand nombre pour ces spectacles qui parlent de ces lendemains qui restent à construire.
Intéressant et tragique.
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SEX RANDOM Épisode I
Texte, costumes et scénographie par Benoit Lortie
Mise en scène de Marc-André Bourgault
Comédiens : Marie-Lou Bujold, Guillaume Campeau-Vallée, Julie de Lafrenière, Jessica Lupien, Gabriel Paré, Yan Rompré et Émilie-Lune Sauvé
22 juin au 3 juillet 2010 à 20 h
Théâtre de l'Esquisse
1650 rue Marie-Anne Est
Billetterie : 514-527-5797
