Par Yves Rousseau
Avec Bigger Than Jesus, Rick Miller passe le dogme chrétien à la moulinette iconoclastique, et revisite une mythologie biblique dans une révélatrice valse absurde où éclatent historiques détournements et prétentions apposées à une figure christique ici démystifiée, réduite à sa plus simple humanité, dans l'essentiel de son message philanthropique.
Crédit : Beth Kates
Seul sur scène, dans un environnement dépouillé, Rick Miller offre un solo théâtralement performatif trouvant écho visuel et sonore dans captations et mixages vidéo pour projections d'arrière-plan : une suite d'effets low-tech multipliant jeux de superpositions de sens, grossissement de rocambolesque théâtre d'objet avec figurines, et aussi moult gestes propositionnels sur effets d'éclairages en parfaites compositions symboliques. Parfaitement lié, le propos s'incarne dans une continuité cyclothymique, où la spleenétique réflexion dénonciatrice en abyssale verve acide, côtoie rocambolesques sommets maniaques des irrévérencieuses parodies sociales et religieuses.
Antinomiquement, le cérémonial chamanique et paganiste d'une espièglerie méphistophélique, parodie ironiquement les étapes rituelles de la messe catholique romaine, parfois même en latin. La montagne russe climatique en mosaïque d'apparentes digressions iconoclastes constitue paradoxalement une révélatrice fresque pamphlétaire d'une implacable construction œuvrant contre toutes les récupérations historiques dont la parole de Jésus fit l'objet, dans un dépouillement de la mythique figure, ainsi dédogmatisée et livrée dans son plus simple état d'être humain et de philanthrope à l'universel message existentiel. Comme vendeur du temple le furent par le Christ, Miller frappe toute forme de mercantilisation de la croyance par les empires religieux.
Crédit : Beth Kates
Le propos procède d'abord par mise en perspective historique des évangiles : ces derniers auraient jetés les bases de l'antisémitisme du fait d'une interprétation commode et déresponsabilisante face à l'exécution du Christ, pratique pour les Romains convertis, et ces quatre écrits seraient littérature propagandique de divergentes versions puisqu'écrite bien des décennies après la mort du Christ par des auteurs, et non des historiens. Schismes et étapes évolutives de la doctrine chrétienne sont étroitement mis en relation avec ce qui représentait les besoins politiques des subséquents siècles évoqués (on parle de marketing politico-religieux), dans une continuité mettant en exergue historique utilisation et détournement du Christ sous toutes les fabrications qu'on a voulu lui apposer.
Crédit : Beth Kates
Croisant une sorte de Jésus Christ Super Stars avec email et webcam et le preaching effréné et pulsionnel anti-puritanisme de certaines églises du sud, comparant quatuors des évangélistes avec celui des Beatles, la croisière intertemporelle achève la déconstruction du dogme avec, entre autres, une cène qui par le grotesque de sa propre technotronique réinvention réactualisée de post-moderne absurde, ramène le divin à échelle humaine et incarnée et satirise le Mythologique : entre autres contemporaines icônes quasi divinisées, Omer Simpson en Judas y côtoie Dark Vador, puis péripatéticienne et personnages du Magicien d'Oz, et tutti quanti...
L'envolée du contrasté trublion (solide interprétation, physique, chorégraphique et parfois zanniesque) est portée par (dixit) Air Jésus, un aéronef en perte d'altitude : l'engin textuel est un planant brulot hérétique et enflammé propulsé avec verve acide, ironique, cynique vers un crash final en éclats de sens. Quelques longueurs se font oublier dans la croissante intensité d'un build-up climatique atteignant son apogée dans la deuxième moitié de ce spectacle de 80 minutes.
Intéressant, parfois drôle, grinçant et polémique, on passe un bon moment.
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Bigger Than Jesus
Conception, texte et interprétation : Rick Miller et Daniel Brooks
Mise en scène : Daniel Brooks
Scénographie : Beth Kateset Ben Chaisson
Éclairages : Beth Kates
Vidéo et sonorisation : Ben Chaisson
Du 8 au 20 juin 2010
Théâtre de Quat’Sous, 100, avenue des Pins Est, Montréal
Billetterie : 514 845-7277