samedi 22 mai 2010

Le Moche, de Marius von Mayenburg - Théâtre de la Pacotille

Par Yves Rousseau

Avec Le Moche, culte de l'image, mercantilisation des rapports, consommation de masse et désindividualisation peuplent le truculent univers de post-moderne errance tel que satirisé par l'auteur de théâtre contemporain allemand Marius von Mayenburg.

Crédit : Marie-Claude Hamel


Monsieur Lette a tout pour être heureux. Sa cocotte de femme l'accepte dans son unicité, sa carrière d'ingénieur va bien, et le dernier bidule techno de son invention semble prometteur. Mais voilà, engoncé de sa personnalité scientifique et obnubilé par ses recherches, jamais il ne fut confronté à un particulier détails : il est d'une laideur affligeante, ce que finit par lui jeter au visage son facétieux dandy de patron arriviste. Impossible de le laisser aller représenter son produit au prochain congrès commercial : il a une tronche qui ne vend pas et on lui préfère Karlmann, son assistant. Désespéré et largué, Lette se fait chirurgicalement refaire un impeccable visage, puis devient rapidement la coqueluche de l'entreprise : on le pousse même, devant ses nouveaux succès avec le gente féminine, à consommer quelques arrangements particuliers avec une richissime cliente septuagénaire tout aussi refaite que lui, qu'il prend comme amante. Il  est de surcroit promené comme bête de foire promotionnelle par le chirurgien tendance et maniéré ayant commis l'exploit de transcender une telle laideur :  tout va bien jusqu'à ce que ce dernier reproduise ce visage en série, y compris sur Karlmann, dessoufflant la donjuanique mégalomanie nouvelle de Lette, qui d'image culte devient objet de série cloné et dépersonnalisé. Soudainement remplaçable pour bien moins cher,  victime de la loi de l'offre et de la demande, de nouveau le voilà largué, y compris par sa femme qui se tape maintenant Karlmann : tout périclite et s'éclate d'identitaires crises...

Crédit : Marie-Claude Hamel

Consumérisme, capitalisme, culte de l'image, unicité versus standardisation et complexion identitaire valsent ici en  contretemps sous la plus décapante ironie en surréel kitscho-absurde, dans une folle chorégraphie traçant satiriquement les frontières nouvelles de la post-moderne société, où confronté à l'uniformisation de médiatiques modèles surfaits, l'être étourdi de perte de repère ne trouve plus en lui-même essence et identité.

Pour se vendre, Lette doit se soumettre au jeu de l'image et à la grande vacuité de la représentation commerciale. Sa particularité ignorée, mais authentique constituée par l'unicité de sa laideur est en pure dérogation avec implicites règles de standardisation de l'image, tels ces milliers d'employés quasi identiques entrant dans ces grandes tours à bureaux pour bosser. Puis devenu générique, archétypal idéal fabriqué et saveur du mois, Lette se transforme en reproductible produit taylorisé, telles ces petites starlettes de télé-réalité manufacturées en série, équivalentes, remplaçables, et il s'inscrit dans le rapide cycle de consommation du  jetable pour objets et... êtres. Lette devient une humaine méta-représentation d'un systémique état des lieux : narcissisme reflet et lubie de jeunesse éternelle, miroir aux alouettes, veau d'or, multiples scintillements du faux mesmérisant l'humanité de chant de sirènes, un triste état des lieux révélé par mayenburgesque charge mettant en exergue instrumentalisation et mercantilisation des rapports sur ataviques luttes d'accession, bref la grande post-moderne universalisation totalitaire et faustienne de la néo-libérale culture d'entreprise à l'échelle sociétale. Outre cela, bien peu des thématiques visitées au passage, tel que la psychanalyse, l'union matrimoniale, échappent à iconoclastie et satire.

Crédit : Marie-Claude Hamel

Scénographie minimaliste composée de quelques meubles, aire de jeux délimitée par rectangulaire vert lime, transitionnelle musak d'ascenseur générique et costumes d'un surréel kitsch néanmoins descriptifs des olibrius accueillent les personnages hallucinés et essentiellement définit par quelques conventions d'attitudes et maniérismes dans un universel nulle part de l'imaginaire où verbalisations croisent une certaine économie de geste forte de truculentes et symboliques poses affectées. À la fois, paradoxalement retenu et frénétique, tourbillon de pseudoréalisme sur crescendo d'absurdité de sens, organisé avec précision d'un drill militaire mais avec aussi parfois climatiques contre-effets d'ostranenie, l'opus systémiquement tout a fait homéostatique de procédés et formes se substantifiant d'impitoyables impacts de fond est un feu roulant très enchaîné, où les désindividualisés (huit) caractères engoncés d'une humanité désincarnée et de post-moderne pseudo-identités sont enfilés à la volée par les quatre comédiens, parfois au milieu d'une réplique. Les jeux de superpositions où de tamponnement entre les zones propositionnelles sont savoureuses  : une kaléidoscopie d'effets où le personnage principal crapahute dans une mosaïque intriquée composée de ses mouvantes portions d'existentialité.

Crédit : Marie-Claude Hamel

À cette très prometteuse mise en scène de Gaétan Paré, un jeune artisan issu de la promotion 2009 du programme de mise en scène de l'ÉNT, se greffe une dynamique distribution de comédiens allumés, avec de très nombreuses scènes particulièrement savoureuses, on pense entre autres à cette délicieuse passade en apothéotique expression du narcissisme ou Lette, suicidaire et en pleine confusion identitaire, retrouve en effet miroir sur le parapet de l'ultime saut (une des versions de) sa propre fausse image.

Une pièce qui, à quelques peccadilles près,  a pratiquement trouvé son rythme, son ton et surtout son dosage, pour ce texte on ne peut plus actuel et jouissif de mordant théâtre contemporain allemand.

À voir!

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Une création du Théâtre de la Pacotille

Texte : Marius von Mayenburg
Traduction : Hélène Mauler, René Zahnd//
Mise en scène, scénographie et environnement musical : Gaétan Paré
Interprétation : Yannick Chapdelaine, Sébastien Dodge, Jean-Moïse Martin, Véronic Rodrigue
Costumes : Linda Brunelle
Conception des éclairages et direction technique : Guillaume Simard
Assistance à la mise en scène : Benoit Guérin

Espace 4001
Du 18 mai au 5 juin 2010 – du mardi au samedi à 20 h
Billetterie
514-282-3900