Par Yves Rousseau
Avec Le Moche, culte de l'image, mercantilisation des rapports, consommation de masse et désindividualisation peuplent le truculent univers de post-moderne errance tel que satirisé par l'auteur de théâtre contemporain allemand Marius von Mayenburg.
Crédit : Marie-Claude Hamel
Monsieur Lette a tout pour être heureux. Sa cocotte de femme l'accepte dans son unicité, sa carrière d'ingénieur va bien, et le dernier bidule techno de son invention semble prometteur. Mais voilà, engoncé de sa personnalité scientifique et obnubilé par ses recherches, jamais il ne fut confronté à un particulier détails : il est d'une laideur affligeante, ce que finit par lui jeter au visage son facétieux dandy de patron arriviste. Impossible de le laisser aller représenter son produit au prochain congrès commercial : il a une tronche qui ne vend pas et on lui préfère Karlmann, son assistant. Désespéré et largué, Lette se fait chirurgicalement refaire un impeccable visage, puis devient rapidement la coqueluche de l'entreprise : on le pousse même, devant ses nouveaux succès avec le gente féminine, à consommer quelques arrangements particuliers avec une richissime cliente septuagénaire tout aussi refaite que lui, qu'il prend comme amante. Il est de surcroit promené comme bête de foire promotionnelle par le chirurgien tendance et maniéré ayant commis l'exploit de transcender une telle laideur : tout va bien jusqu'à ce que ce dernier reproduise ce visage en série, y compris sur Karlmann, dessoufflant la donjuanique mégalomanie nouvelle de Lette, qui d'image culte devient objet de série cloné et dépersonnalisé. Soudainement remplaçable pour bien moins cher, victime de la loi de l'offre et de la demande, de nouveau le voilà largué, y compris par sa femme qui se tape maintenant Karlmann : tout périclite et s'éclate d'identitaires crises...
Crédit : Marie-Claude Hamel
Consumérisme, capitalisme, culte de l'image, unicité versus standardisation et complexion identitaire valsent ici en contretemps sous la plus décapante ironie en surréel kitscho-absurde, dans une folle chorégraphie traçant satiriquement les frontières nouvelles de la post-moderne société, où confronté à l'uniformisation de médiatiques modèles surfaits, l'être étourdi de perte de repère ne trouve plus en lui-même essence et identité.
Pour se vendre, Lette doit se soumettre au jeu de l'image et à la grande vacuité de la représentation commerciale. Sa particularité ignorée, mais authentique constituée par l'unicité de sa laideur est en pure dérogation avec implicites règles de standardisation de l'image, tels ces milliers d'employés quasi identiques entrant dans ces grandes tours à bureaux pour bosser. Puis devenu générique, archétypal idéal fabriqué et saveur du mois, Lette se transforme en reproductible produit taylorisé, telles ces petites starlettes de télé-réalité manufacturées en série, équivalentes, remplaçables, et il s'inscrit dans le rapide cycle de consommation du jetable pour objets et... êtres. Lette devient une humaine méta-représentation d'un systémique état des lieux : narcissisme reflet et lubie de jeunesse éternelle, miroir aux alouettes, veau d'or, multiples scintillements du faux mesmérisant l'humanité de chant de sirènes, un triste état des lieux révélé par mayenburgesque charge mettant en exergue instrumentalisation et mercantilisation des rapports sur ataviques luttes d'accession, bref la grande post-moderne universalisation totalitaire et faustienne de la néo-libérale culture d'entreprise à l'échelle sociétale. Outre cela, bien peu des thématiques visitées au passage, tel que la psychanalyse, l'union matrimoniale, échappent à iconoclastie et satire.
Crédit : Marie-Claude Hamel
Crédit : Marie-Claude Hamel
Une pièce qui, à quelques peccadilles près, a pratiquement trouvé son rythme, son ton et surtout son dosage, pour ce texte on ne peut plus actuel et jouissif de mordant théâtre contemporain allemand.
À voir!
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Une création du Théâtre de la Pacotille
Texte : Marius von Mayenburg
Traduction : Hélène Mauler, René Zahnd//
Mise en scène, scénographie et environnement musical : Gaétan Paré
Interprétation : Yannick Chapdelaine, Sébastien Dodge, Jean-Moïse Martin, Véronic Rodrigue
Costumes : Linda Brunelle
Conception des éclairages et direction technique : Guillaume Simard
Assistance à la mise en scène : Benoit Guérin
Espace 4001
Du 18 mai au 5 juin 2010 – du mardi au samedi à 20 h
Billetterie
514-282-3900



