samedi 28 janvier 2012

Caligula (remix) - Terre des Hommes

Par Yves Rousseau

Avec Caligula, Marc Beaupré revisite avec audace l’œuvre d'Albert Camus.

Crédit : Benoît Beaupré


NDLR Voici la critique de la pièce originalement présentée en mai 2010 au Théâtre La Chapelle. Le spectacle est en reprise les 15,16 et 17 février au Gesù. 

Dominé en fond de scène par deux martiaux rectangles métalliques dont on tirera parfois de dantesques sons par martèlement, se trouve  un immense praticable de contreplaqué horizontal en forme de pyramide tronquée. Il est à la fois en son centre une surface de jeu, puis en sa périphérie, une table entourée de microphones accueillants choreutes, avec au centre-base, tournant dos à la salle, le coryphée et son séquenceur. Disons-le tout de suite, c'est une symphonie de sons, pour texte et acteurs  où la contemporanéité rencontre la tragédie.

Crédit : Benoît Beaupré

La chorale climatique, sonore, rythmique et modale évolue par éclats mesmerisant qui sont mantraesques, contrastés, et impliquent variations, contrepoints et contre-effets de sens. L'histoire emprunte un funeste crescendo dramatique illustrant la trajectoire damnée de l'empereur Caligula (telle que romancée par Camus), et ça part des initiales eaux dormantes troublées par la perte de Druisilla, sa sororale et incestueuse passion, jusqu'à la conséquente explosive tempête: c'est une sanglante quête existentielle réactionnelle, celle d'une morbide recherche d'absolu qui empruntera la trajectoire des plus perfides et légendaires exactions.

Le texte lui-même devient matière à jeu de rythme, de vocalise et de musicalité. On y trouve entre autres, d'hypnotiques points d'orgue méphistophéliques en surréelles harmoniques contemporaines, des canons rythmiques en motif de récurrence textuelle, des cérémonieux tintements de triangle réverbéré, des grondements de gong orageux, des chants de gorge, de poétiques textes latins, des évocations de spoken word, le tout livré en jeux de contrepoints - et tutti quanti.

Ainsi, aux éclats de bruitisme et à l'incarnation du texte et du récit se superposent les précités effets, dans un mariage de sens entre tribales musicalités primitives et mystique magma. Outre la collaboration des choreutes sis autour de la table, l'ensemble implique certaines portions jouées : quelques personnages tels qu'entre autres Cherea, Caesonia, Scipion, apparaissent, tandis que le chœur devient un métapersonnage incarnant la romanité. Caligula est joué par Schwartz, qui est aussi simultanément le coryphée-despote dirigeant avec précision chirurgicale un chœur matérialisant en étroits échos climatiques, les éclats cyclothymiques d'une hégémonique mégalomanie remplie de philosophiques délires.

L'ensemble intègre de surcroît jeux de perspective, puis méta mises en abîme empreintes de digressions iconoclasto-analytique : l'ensemble est traversé par de nombreux textes fondamentaux (Platon, Suétone, Virgile...). Le tout met en perspective l'histoire de la  genèse littéraire camusienne (il y eut plusieurs versions contrastées de la pièce). C'est un ensemble toujours au service de la mosaïque de niveaux de sens et d'existence de l’œuvre.

À la fois post-moderne et dépouillé, électrisant, performatif,pourvu d'une fluidité éludant un sous-jacent défi terriblement technique, paradoxalement baroque et intriqué, l’œuvre jette un regard intemporel sur l'homme et l'hommerie. C'est une cérémonie antique, organique, viscérale remplie d'impériale déliquescence, et sa portée est toujours actuelle de sens.

Il y a peut-être quelques surenchères de boucles sonores, et conséquemment parfois quelques répliques se perdant dans les multiples couches de bruit. Mais le rendu est convainquant, c'est une éclectique architecture impliquant étroite communion ne tolérant pas le moindre écart.

Voilà Camus et l'humanisme dans les persistants échos du temps, où éternelles questions et ataviques errances ramènent êtres de toute époque au même communal point zéro , dans totale dérision de toute humaine prétentions.

Tout à fait fascinant, une expérience à ne pas rater.

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Texte : Albert Camus
Mise en scène et adaptation : Marc Beaupré
Coryphée : Emmanuel Schwartz
Choreutes : Michel Mongeau, Ève Landry, David Giguère, Iannicko N'Doua Légaré, Mathieu Gosselin, Alexis Lefevbre, Guillaume Tellier, Emmanuelle Orange-Parent
Conception Éclairage/Scénographie : François Blouin
Conception sonore/Musique : Louis Dufort
Direction de production/assistance à la mise en scène/régie : Julien Véronneau

En reprise au GESÙ, 1200 De Bleury
16,16,17 février 2012
29 avril au 15 mai

Théâtre La Chapelle
3700 St-Dominique, Montréal
Billetterie : 514-843-7738