Par Yves Rousseau
Avec Caligula, Marc Beaupré revisite avec audace l'oeuvre d'Albert Camus, dans un post-moderne éclatement du choeur dramatique trouvant intemporel écho de sens : l'humanité dans toutes ses persistantes interrogations et... errances.
Crédit : Benoît Beaupré
Dominé en fond de scène par deux martiaux rectangles métalliques dont on tirera parfois de dantesque son par martèlement, se trouve sur le plateau un immense praticable de contreplaqué en horizontale forme de pyramide tronquée légèrement inclinée vers sa base sise en avant-scène : c'est à la fois en son centre une surface de jeu, puis en sa périphérie, une table ceinte de microphones accueillants choreutes, avec au centre-base, tournant dos à la salle, le coryphée et son séquenceur. Symphonie de sons, pour texte et acteurs.
La chorale climatique, sonore, rythmique et modale évolue de mesmerisant mantraesque contrasté impliquant symbioses, variations, contrepoint et contre-effets de sens dans un funeste crescendo illustrant la trajectoire damnée de l'empereur Caligula (telle que romancée par Camus), des initiales eaux dormantes troublées par la perte de Druisilla, sa sororale et incestueuse passion, jusqu'à la conséquante tempête de l'indicible et sanglante quête existentielle réactionnelle, celle d'une recherche d'absolu qui empruntera la trajectoire des plus perfides et légendaires exactions.
On y trouve entre autres sonorités, hypnotiques points d'orgue méphistophéliques en surréeelle harmonique contemporaine, canon rythmique en motif de récurrence textuelle, cérémonial tintement de triangle réverbéré ou grondement de gong orageux, chants de gorge, poétiques textes latins, évocation de spoken word, jeux de contrepoint, et tutti quanti.
Crédit : Benoît Beaupré
L'ensemble intègre de surcroit jeux de perspective puis méta mises en abîme empreintes de digressions iconoclasto-analytique en trajectoire de genèse littéraire camusienne (il y eut plusieurs versions contrastées de la pièce) mâtiné de textes fondateurs (Platon, Suétone, Virgile...) un ensemble toujours au service de la mosaïque de niveaux de sens et d'existence de l'oeuvre.
À la fois post moderne et dépouillé, électrisant, performatif, avec fluidité éludant un sous-jacent défi terriblement technique, puis paradoxalement baroque et intriqué, dans un regard sur l'homme paradoxalement intemporel : cérémonie antique, organique, et viscérale d'impériale déliquescence. Toujours actuel de sens.
Il y a peut-être quelques surenchères de boucles sonores, et conséquemment parfois quelques répliques se perdant dans les multiples couches de bruit. Le rendu est convainquant, une éclectique architecture impliquant étroite communion ne tolérant pas le moindre écart.
Voilà Camus et l'humanisme dans les persistants échos du temps, où éternelles questions et ataviques errances ramènent êtres de toute époque au même communal point zéro de la quête et du dénuement, dans totale dérision de toute humaine prétentions.
Tout à fait fascinant, une expérience à ne pas rater.
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Texte : Albert Camus
Mise en scène et adaptation : Marc Beaupré
Coryphée : Emmanuel Schwartz
Choreutes : Michel Mongeau, Ève Landry, David Giguère, Iannicko N'Doua Légaré, Mathieu Gosselin, Alexis Lefevbre, Guillaume Tellier, Emmanuelle Orange-Parent
Conception Éclairage/Scénographie : François Blouin
Conception sonore/Musique : Louis Dufort
Direction de production/assistance à la mise en scène/régie : Julien Véronneau
29 avril au 15 mai
Théâtre La Chapelle
3700 St-Dominique, Montréal
Billetterie : 514-843-7738



