jeudi 18 mars 2010

Théâtre en Petites Coupures - Baiseries, Jean-Philippe Baril Guérard

Par Yves Rousseau

Avec Baiseries, le jeune auteur Jean-Philippe Baril Guérard jette avec noir humour un regard sans pitié sur sa génération, dans toutes ses errances et tragicomiques déchirements.

Crédit :  Jean-Philippe Baril Guérard

Alors, Baiseries, c'est quoi au juste?

C'est une pièce de théâtre de 110 minutes qui parle d'un groupe de jeunes adulescents de la mi-vingtaine et de leurs démêlés sentimentaux. La situation de base est représentée par un jeune couple s'étant formé au moment du bal de fin d'études, vu au moment de la séparation, après sept années de vie commune.  Monsieur a trompé, et madame (le personnage principal) réagit en se lançant corps et âme dans une vie de... baiseries. Plusieurs personnages satellitaires viennent se greffer à l'action.  Ainsi, les diverses conquêtes, le frère homosexuel et ses amants, les amis à l'identité floue à voile_et_à_vapeur, sont tous examinés sous l'angle de la satire dramatique : satirique, car les caractères sont à la fois représentatifs et caricaturaux et déclenchent moult rires acides; dramatique, car le contre effet de cet humour noir révélateur souligne toute la portée du drame humain sous-jacent, avec, sous l'ensemble de mécanismes de défense, la sensibilité et le besoin d'être aimé toujours visible de vulnérables personnages qui finissent tragicomiquement à peu près tous par se tromper en couchant l'un avec l'autre. La chair est faible...

Crédit :  Jean-Philippe Baril Guérard

Mais quel est l'angle particulier de cette satire dramatique?

Dans le grand blend technotronique du troisième millénaire, dans ce rythme de vie effréné, des jeunes de la génération multiparentale et des familles éclatées portent blessures et carences affectives comme ils le peuvent. Sous l'impact des médiatiques images de perfection, des abracadabrantes performances des films_pour adultes_auxquels ils sont surexposés et se comparent, les personnages, tels des handicapés affectifs dans la perpétuelle mésestime de soi compensée de superficialités et parfois d'obsession du paraître, fuient dans charnel hédonisme compulsif leur peur de la perte, du rejet : les relations sont désinvesties, l'autre est instrumentalisé et devient un narcissique objet de plaisir jetable, puis développer lien, intimité, même entre amis, constitue source de prise de bec, de conflit généralisé. Ainsi, le mode de vie devient en quelque sorte une conséquentielle fuite vers l'avant en perpétuels mouvements d'étourdissement, à vide, une globale défense d'activisme : bouger, baiser, sniffer, flusher et boire pour ne pas sentir, risquer, vivre le menaçant lien. Comme un héritage empoisonné, la libération sexuelle s'y croise d'un incommensurable espace de liberté dans lequel, sans repère, on semble se perdre : fuite vers l'avant dans le cercle vicieux en spirale descendante négative des mécanismes de défense carentiels, sous le nouveau tabou de l'amour.

Crédit :  Jean-Philippe Baril Guérard

Et comment évolue la climatique?

La forme est celle du sitcom décapant et mordant, un crescendo absurde, mais révélateur de la sursexualisation ambiante, et de l'épouvantable narcissisme blessé des caractères : on ne donne pas ici dans le dénouement heureux avec le miracle salvateur à la fin, mais plutôt dans la comédie de caractères contemporaine sans pitié et implacable pour les personnages qu'on ne fait par chaque réplique que se révéler davantage de leur substance et celle du monde absurde dans lequel ils vivent. Les scènes olé olé ne sont suggérées que par procédés d'ellipse, jamais montrées, avec un langage dans les mots de tous les jours :  tout se dit de façon cinglante, ou se révèle par sous-entendus. Les tableaux de situations sont intercalés de monologues transitionnels en dérive identificatoires thématiques où la foule est parfois interpellée, avec entre autres : en intro avec chorus de comédiens présentant leurs personnages, de vraies fausses anecdotes cocasses portant sur la mésaventure de la première fois;  des légendes urbaines et potinages croustillants; rapport en la perfection des films d'intrigue classiques, et la perfection onanistique des films trois « x », comme une dérive trash du romantisme à l'image de la dérive d'un monde; sondage fantasmagorique à main levée, et tutti quanti...

Puis le jeu et le contexte ?

Le jeu réaliste est convaincant : en jonglant avec mince frontière entre incarnation (les scènes) et réalité (les monologues), les acteurs jouent avec naturalisme des personnages de leur âge, issu d'un quotidien plausible et observable. Et si parfois le propos peut laisser planer un parfum de caricature, pourtant,  rencontrés en entrevues,  metteur en scène, artisans et comédiens considèrent l'œuvre comme étant relativement représentative d'une certaine réalité actuelle, d'un climat social.

La scénographie est toute simple se compose de quelques meubles qu'on déplace parfois sous convention de temps et de lieu, sous quelques isolats d'éclairages. Les costumes sont actuels, tout aller.

Et en conclusion ?

À quelques impressions qu'on en beurre parfois généreusement (m'enfin, c'est une comédie paroxystique) et quelques normales maladresses de rodage près, (quelques enchaînements et danses) l'opus constitue une très vivante, savoureuse et défrisante soirée de lucide rigolade très punchée, avec la vraisemblable particularité d'être capable d'interpeller et d'emmener massivement au théâtre un nouveau public de jeunes adultes, un phénomène qui même s’il prend parfois forme dans certains théâtres institutionnels, semble beaucoup plus perceptible chez de jeunes compagnies qui abordent des réalités qui trouvent écho et questionnent la vie contemporaine de ceux qui bientôt constitueront la suite du monde.

Comme quoi, dans un océan de technologie, le nécessaire îlot d'humanité du théâtre peut, quand il se renouvelle et se réinvente dans sa façon de parler de la vie, rejoindre tout le monde.

Du théâtre d'aujourd'hui, de l'art vivant, dans la plus légitime appropriation générationnelle : oui, vraiment, pour la suite du monde.

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Baiseries, de Jean-Philippe Baril Guérard
Voyage en humour au cœur d’un naufrage

M.E.S. de Jean-Philippe Baril Guérard
Avec Andrée-Anne Lacasse, Maxime de Munck, Aurélie Morgane, Pierre-Yves Cardinal et Mathieu Handfield 
Décors et costumes : Cloé Alain Gendreau 
Conception son et lumières: Marie-Hélène Boisvert 
Musique originale: Cynthia Bourgeois, Maxime de Munck, Mathieu Handfield, Guillaume Caron, Valérie Toupin 
Chorégraphies: Myriam Baril

16 au 27 mars
4001 Berri, Mtl.
Billetterie : 514-903-8946 ou enpetitescoupures@gmail.com