dimanche 7 mars 2010

On achève bien les chevaux - Théâtre Niveau Parking et Théâtre Les Enfants Terribles

Par Yves Rousseau

Avec On achève bien les chevaux, Marie-Josée Bastien propose une très plausible adaptation du roman « They shoot horses, don't they ? »  de l'américain  Horace McCoy, ici transposé dans la réalité de la région de Québec de l'époque de la Grande Dépression.

Crédit : Louise Leblanc


Pendant la Grande Dépression (1929-39) un  mafieux bootlegger organise dans la ville de Québec un concours de danse, avec véritable intention de détourner l'attention pendant un gros embarquement naval d'alcool de contrebande, destination oncle Sam. Afin de relancer le spectacle, l'écoeurant de service pousse l'audace et l'humiliation jusqu'à faire courir les participants en derby d'élimination, vêtus de sous-vêtements : des gens ordinaires,  démunis et désespérées pour qui le seul fait d'échapper au rationnement, de manger à leur faim  et de rêver avoir la colossale somme (pour l'époque) de 1500 $ représentait un indicible espoir de survie.

 
Crédit : Louise Leblanc

La mosaïque d'un temps d'être et du terroir  se matérialise par brochette de personnages représentant l'archétypale variété typologique du moment, comme pour une historique œuvre de Pierre Gauvreau. Bellement calibré en contraste révélateur, il y a, entre autres personnages antagonistes:  le notable déchu, sa rombière précieuse;  l'ancien combattant en post-traumatique et volatile équilibre et son amour d'adolescence, une belle du terroir; la naïve et puritaine habitante au bonheur béat et son garçon fermier de mari; la belle cocotte viveuse et un brin avant-gardiste, qui connait le red-light de Montréal, le jazz, et le parfum du plaisir et de la liberté, et son douteux partenaire en cavale; et la vieille fille nihiliste, destructive, acide et usée, et son cavalier ramassé in extemis au petit bonheur, un viveur bohème et errant, qui en aparté hors du temps, est également le narrateur : le récit est envisagé comme un global flash-back, vu de ses yeux.

Crédit : Louise Leblanc

L'épreuve s'étire sur plusieurs semaines, et évidemment, la fatigue amène l'émoussement de la psychique résistance, dans une suite de crescendo et decrescendo d'abandon progressif sur conflits explosifs et révélateurs où les apparences s'émiettent, et le drame intime de chacun de révèle, dans un étalement d'intimité et de secret. La téléréalité de l'époque, en somme, et semblable morbide voyeurisme.

La scénographie simple et efficace, se compose d'un  unique plancher de danse, et d'un arrière-plan  en paravents de verre dominé par par l'antre du vilain, tel le surélevé bureau  d'une gérance de commerce.  Elle est bellement annonciatrice de l'esthétique particulière de la mise en scène, envisagée comme une intégrale partition chorégraphique, en continuité très intégrée du geste dans l'espace et le temps. Chaque interprète hérite d'un rôle principal, mais aussi de moult petits rôles portés à la volée, dans la continuité de l'animation et du mouvement coordonné par enchaînement de situationnelles mises en focus.  Dès lors : l'action, dont le corps constituant est constitué des sessions de danse, se croise de dérives psychologiques qui appartiennent surtout aux pauses du réfectoire, là où les choses se disent et les conflits éclatent; et les éclats d'intrigues et de suspense découlent des perfides tractations de l'ignoble organisateur qui en rencontre parfois certains, là-haut dans son bureau.  Parfois  ces dérives empruntent à l'esthétique et aux règles de perspective de la peinture néoclassique et à l'envolée de  l'allégorie romantique, avec  de brillants jeux de superpositions propositionnelles, comme pour la scène du décès d'un personnage quittant son corps, dans un dernier regard à ce qu'il fut, évoquant une composition semblable à « La Mort de Wolf », de Benjamin West.

Costumes et musique commandent évidemment l'esthétique du geste et de la danse, qui est ici celle du swing, avec plusieurs compositions de l'époque précédant (mais pas toujours) la fin de la prohibition (en 1933), avec entre autres le style Benny Goodman (Sing, Sing, Sing,  1936. de Louis Prima), Cab Calloway (Minie the Moocher, 1930), mais aussi Mary Travers (Ça va venir découragez-vous pas, 1930).

Interprété selon une impeccable unité fraternelle, voilà visiblement un spectacle mûr et rôdé qui nous arrive après quelques années de tournées. C'est néanmoins après l'entracte, suite à une première partie qui contextualise et construit de façon très correcte, que le propos s'envole, que l'incarnation devient vibrante, touchante, et qu'interpelle la destinée de cette autre génération perdue, jeunes et moins jeunes adultes d'alors représentés aujourd'hui par quelques centenaires. Palpable  hommage. Le troublant naturalisme des caractères avec provinciaux parlés du terroir est impliquant de niveaux d'existence, réalisant et sensible, et plonge bellement au centre du drame d'une époque, dans toute son humanité.

L'œuvre comporte également l'indéniable marque de toute soigneuse réalisation : elle est  éminemment accessible.

Un bon moment de théâtre.

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Texte (librement adapté du roman d’Horace McCoy) et mise en scène : Marie-Josée Bastien

Assistance à la mise en scène : Christian Garon
Collaboration aux mouvements : Harold Rhéaume
Scénographie : Christian Fontaine
Costumes : Isabelle Larivière, assistée de Marie-France Larivière
Éclairages : Denis Guérette
Bande sonore : Stéphane Caron
Coiffures et maquillages : Angelo Barsetti
Conception graphique : Elena Fragasso

Comédiens : : Emmanuel Bédard, Lorraine Côté, Jean-Michel Déry, Hugues Frenette, Vincent Fafard, Érika Gagnon, Annie Larochelle, Véronika Makdissi-Warren, Valérie Marquis, Sylvain Perron et Réjean Vallée

4 au 20 mars
Théâtre de Quat’Sous
100, avenue des Pins Est, Mtl
Billetterie : 514 845-7277