Par Yves Rousseau
Pour sa cinquième édition, le festival Les trois Jours de Casteliers explore à nouveau la grande diversité des arts de la marionnette, et ce, avec de nombreux spectacles pour les petits, mais aussi les grands. La présente traite de la soirée réservée à la courte forme.
Ars moriendi (crédit : Marc-André Goulet)
Porte d'entrée marionnettique pour la relève, les courtes formes du festival sont parfaite tribune expérimentale pour de jeunes finissants désirant présenter la forme concrétisée de leur projet d'étude, ainsi que pour processus de développement de jeunes artisans et compagnies de la relève en avancée dans la construction de leur esthétique, langage et identité théâtrale.
Ainsi dans la soirée du 4 mars avaient lieu Les Brèves de Casteliers, avec huit mini-pièces (volet adulte), dans toutes les variations de forme des guignols :
Avec Primipare and the babies (théâtre d'objet) , Karine Sauvé accouche d'un titre en anglais et d'une primitive femme parturiente. Le résultant marmot, une boule de fourrure, éprouves les ataviques liens inconditionnels dans toute l'ironie potache et presque grand-guignolesque des paradoxes de la maternité, à la fois attendrie et exaspérée, généreuse, mais surconsommée, heureuse, mais dans l'autodérision de l'inévitable affaissement des chairs. Bédéesque, rythmé, chanté, coloré, et avec ce très particulier humour féminin portant sur le clivage bonne/mauvaise mère et sur les petiots qui finissent parfois par rendre cinglé. Amusant, avec caricatural costumes de fausse nudité trash ascendant femme-animal sur pourpre cercle ombilical.
Noë Cropsal produit une ultra brève, avec mystique manipulation spleenétique et beckettienne de marionnette à fils (basique pantin de bois), et ce, dans toute la schizoïde solitude de la terre : sur le plateau dépouillé, quelques pas du pantin dans les ténèbres existentielles, puis le voilà immobilisé par suspension, en giration satellitaire au corps du manipulant sur mantraesque répétition funeste et obsessionnelle : « quand tu te réveilleras... tu seras comme un petit galet perdu au milieu de la steppe". Sombre destin et morcellements de Fin de partie.
À partir d'un cadre suggérant une toile de grandeur nature, avec Ars Moriendi (L'art de bien mourir) Julie Vachon fait sonner le glas et planer la mort sur superbes jeux de clairs-obscurs et marionnette portée pleine grandeur, avec costumes et ambiance sonore villageoise et esthétisme ténébriste, contemporains au Caravage. Comme une toile vivante d'une éloquente lenteur stylisée et inductive, en dantesque vanité ou plane peste et mort. Fascinant, et très maîtrisé tableau.
Avec Lilith, Marie-Pierre Simard jette l'antique mythe de la maitresse femme chassée du paradis et son insatiable quête charnelle, dans la post-moderne recherche de l'élu par... agence de télé-rencontre! Sur fond de délirant messages de candidats, tous plus désespérant et pathétiques les uns que les autres, une jeune femme d'aujourd'hui exaspérée de sa quête de l'autre croise homme-téléphone (un Ken) sur variations de marionnettes à doigt et valse de mythique créature. Très intéressante synthèse mythologico-féministe contemporaine sur fond de dérive relationnelle des sexes. Un projet en construction, à suivre.
La Tortue noire présentait le théâtre d'objet “Le Grand Œuvre”. Dans un climat surnaturel et alchimique (trame sonore très travaillée) du Magnum opus, sis dans son kiosque, un moine bouddhiste aux gestes diaphanes et hypnotiques triture fioles et feux dans sa quête de la Philosophale Pierre, et les manifestations transmutatoires et chamaniques survolent sa boîte crânienne, dans une série de fines manipulations illusionnistes. Amusant, mais sous un visuel calibré pour une plus grande proximité.
Poétiques, d'effets (mais pas de style) impressionnistes, les collaboratrices Karina Bleau et Anne Brulotte-Légaré articulent jeu d'ombre, projections, marionnettes bunraku et corporalités des manipulateurs dans une adroite synthèse intitulée “Haïku du dernier souffle”. Sur un central écran ou personnage-figurine sortent parfois du cadre et se matérialisent, la mort, la vie, la passation ou l'oubli, planent sur personnages de garçons de survie décharnée ou de mort squelettique : ludisme y croise fatalité, puis d'adultes ombres du rejet ou de la main tendue. Sensible, très beau, la tristesse de la mort et de l'exode versus la beauté de la vie et de l'enfance.
De Daniel Brière et Marcus Jasmin, Morsel (Peccadilo Puppetworks) présente une miniature de cimetière où prennent vie les mésaventures d'une pauvre cloche de fossoyeur. Hélas, la calibration pour plus grande proximité laissait, entre autres raisons, le plateau du castelet souvent apparemment dégarni de ses marionnettes à tiges. Une histoire simpliste, une esthétique dans le clin d'oeil du bricolage scolaire, et un langage onomatopéique régressé contribuèrent également à la tentative.
Finalement, un texte (inspiré de Bjarte Breiteig) en harassante récurrence sur pavlovienne mélopée horrifique et mantraesque au piano-jouet donne vie à un symboliste fable hébéphrénique de Nordique climatique surréelle, où un personnage sauce Jon Fosse crapahute dans la blanche réalité des douleurs fantôme (un amputé de la main) dont la souffrance s'hallucine de mystique apparition de femme errante. Sous spots verticaux sur ténèbres, le spectre apparait dans sonorité de marche enneigée, avec de cycliques jeux de perspective tablant sur deux mouvants chariots : un porte la fenêtre d'observation du caractère, sur laquelle on peint le visualisé en narratifs effets d'un expressionnisme naïfs ; l'autre charrie, assis sur un pupitre, la grandeur nature de l'être torturé de bruit de scie, de sanglantes visions, et hanté de jeu de main fantôme. Harassant univers d'inconfort, trouble, asphyxiant et méphistophélique, comme une horrible et cauchemardesque impression de noyade, d'abyssale chute. Climat.
L'animation était assurée par Félix-Beaulieu Duchesneau, en clown haut de forme et redingote, une brillante performance débrouillarde et rigolote, où les lazzis de clownesque jeu s'étiraient quelquefois afin de masquer quelques interminables délais d'installations scénographiques. Les fréquents changements de décor obligèrent l'utilisation du formel rideau de scène et donc de la disposition des effets au centre plateau, avec pourtant plusieurs numéros qui à cause de la petite taille des accessoires et marionnettes, auraient eu avantage à être installés au proscénium.
Un intéressant survol d'oeuvres en devenir dont plusieurs assez prometteuses.
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PRIMIPARE AND THE BABIES – Karine Sauvé
PETIT PLEIN – Noë Cropsal
ARS MORIENDI – Julie Vachon
LE GRAND ŒUVRE — La Tortue Noire (Saguenay)
HAÏKU DU DERNIER SOUFFLE - Karina Bleau et Anne Brulotte-Légaré
MORSEL – Peccadillo Puppetworks (Toronto), Marcus Jamin
LILITH – Marie-Pierre Simard
SIGNAUX - Yngvild Aspeli (France)
Les trois Jours de Casteliers
4 au 7 mars
www.casteliers.ca
Billetterie du Théâtre Outremont : 514-495-9944
