samedi 27 mars 2010

Les Saisons, de Sylvie Drapeau et Isabelle Vincent - Théâtre de La Manufacture et Espace Go

Par Yves Rousseau

Avec Les Saisons l'humanité trouble et blessée des êtres ordinaires traverse en cherchant balise quelques derniers espaces de racinaires recueillement, dans le grand tourbillon de confusion hyperactive du monde d'aujourd'hui.
 



Engoncée dans la post-moderne urbanisation sous l'étourdissant rythme de vie d'une époque à la mémoire jetable, quatre adultes soeurs aux couleurs des saisons retournent à l'atavique lieu de tout les transmissions et souvenances afin de fêter les quatre-vingts années de leur pater : la campagnarde maison familiale. Isolées par une tempête, captives, leurs vies speedées aux liens éclatés dans le grand blend technoïde du vingt-et-unième croisent de leurs déchirements les ultimes moments d'un temps d'être de jadis : planté là au milieu des champs comme au milieu du temps, l'immuable maison d'enfance, aussi solide, entêtée et dominante que ce père fier et irascible, parle du temps d'avant, des derniers vestiges de la tribale et clanique société traditionnelle échouée dans les schizokaleidoscopiques technoïdes lendemains du village global.



Sous l'habituel processus de régression des réunions familiales, le naturel chassé revient au galop, les conflits latents s'éveillent, l'heure des règlements de compte sonne. Face au père, et entre elles. De surcroît, l'épouse volatilisée (l'élément de suspense : on la cherche)  désirant vendre la ferme, voyager, confronte son vieux à un changement auquel il n'est pas prêt à faire face. Comme pour tout un peuple, cette terre qui n'était pas à lui, il l'a acquise par son fier labeur, et c'est pour lui son plus bel espace de liberté, confortable cage du terroir : la porte est ouverte, mais l'oiseau ne sort pas. Sans garçon, ses filles-princesses, il les a protégées, élevées et dirigées sans rien leur demander d'un travail d'homme, en toute conscience et à partir de ses réactionnaires schèmes d'époque, et c'est à partir de ces persistantes prémisses qu'il observe et commente leur vie de femmes modernes.


C'est à partir cette métaphore du temps arrêté d'une génération d'homme et de femme du sacrificiel devoir, du travail et du silence, que la pièce mesure l'espace de changement et pose d'essentielles questions sur la transmission. Au travers des indéniables progrès, l'opus semble interroger le paradoxe de la dépossession et de la mesure de ce même changement : l'image de la scène de l'empotement de la jardinière récolte implique des conversations exposant éclatement des rôles féminins sur trois générations, et la non-transmission se matérialise par l'inaptitude des jeunes femmes face à ces tâches qu'elles ne maîtrisent plus (comme symbole de global héritage), et d'autres éléments de texte impliquent le même phénomène pour les tâches masculines.

On prend ici, sans nostalgie, mesure lucide de la vie d'aujourd'hui et de la vie d'avant, avec leurs contraintes respectives mises en exergue dans une écriture à deux temps : d'abord la portion dialoguée réaliste, qui représente tout le construit du maintenant  celui, précité, du père et de sa détresse, puis celui des filles, dans un tableau nuancé et sans manichéisme-idéalisant pour ces vies de femmes émancipées et en carrière, mais captives des limites et enjeux de ces typiques vies en perpétuelle recomposition dans le carcan performatif et la relative solitude d'aujourd'hui. Puis ensuite intercalé dans la trame réaliste, se trouve de superbes dérives poétiques hors du temps où la mère  tour à tour incarnée par chacune des filles dans un jeu de juxtapositions existentielles, évoque avec amour comme bouquet floral et crescendo des saisons le miracle de la vie quatre fois donnée, cela à partir du carcan du devoir jusqu’au rêve de temps à soi après une vie d'abnégation : voir les vieux pays, avoir juste un peu de liberté avant qu'il ne soit trop tard, juste un peu s'appartenir et vivre.



Il y a Avril (Sophie Cadieux), printemps, espoir, débâcle et eau de pâque, chouchou cadette trentenaire, intellectuelle universitaire névrosée dont la quête identitaire se matérialise par une thèse sur l'évolution des caves à patates d'ici au 19e siècle; Margo (Annick Bergeron), été,  rockeuse, bouillante chaleur, la viveuse mélangée qui brûle tout, qui se promène de fumant pétard en jobbine, parasitant et culpabilisant tous, en conflit ouvert avec son père,  tout comme Alizé, automne (Isabelle Vincent), volontaire avocate et jugementaliste confrontatrice carriériste dont la mère a élevé l'enfant; puis Blanche, hiver, (Micheline Bernard), une vendeuse de chars paradoxalement légère et profonde, heureuse et vivante, qui contourne abyme et détresse par anodin plaisir et étourdissement, frivole cataplasme existentiel de l'évitement, du silence.



Récit d'un éclatement, de l'évanescence d'une ultime illusion de repère dans un temps d'être de contemporaine confusion, Les Saisons est comme dans l'éloignement un dernier regard jeté par-dessus l'épaule face à une réalité imminemment terminale :  une fin de cycle dans lequel on tente régler ses comptes, et de ramasser son bagage avant de poursuivre dans le vertigineux de l'immense espace de l'incertitude du devenir.

Malgré de puissants et nombreux bons moments, le collage littéraire d'une dyadique écriture de dichotomique collégialité  se matérialise d'une superbe substance, mais dans construction parfois inégale, inachevée, avec surcharge de croisements conceptuels et confusion propositionnelle avec de surcroît mince intrigue un peu alambiquée. Qui trop embrasse mal étreint, avec conséquemment parfois une impression d'éparpillement et visibles coutures entre réalisme appliqué et poésie substantifique, comme une work in propres presque à terme d'un point de vue essentiellement dramaturgique, mais pas encore complètement intégré.

Le travail de mise en scène de Martine Beaulne  optimise le sous-texte et met en exergue avec sensibilité des personnages finement rendus et intériorisés, malgré une scénographie à massif central obligeant une occupation de l'espace en circularité, principe qui dans ses récurrentes limites physiques peut sembler induire redondances circulatoires, stéréotypes et incongruités propositionnelles proxémiques et visuelles pour certains contextes suggérés.

Les notes dydascaliques précisent « une belle grande maison de campagne du dix-neuvième siècle...on se croirait dans une reconstitution d’époque », élément ici déréalisé en abstraction par un plateau scénique en courbe arche en larges lattes boisées où trône antistyliquement à jardin l'habituelle archétypale table de cuisine de drame québécois, puis centralement une contemporaine évocation de porte, vestibule et escalier, un contexte qui se prête particulièrement  bien aux dérives poétiques surréelles, mais coexistant en paradoxes avec les accessoires et la portion réaliste avec parfois une impression de bizarre, voir bancal : on y compose du mieux que l'on peut pour la contextualisation physique de certaines scènes.

La sonorisation implique un mantraesque sifflement hivernal, sur transitionnels effets vibrants, graves et profonds de cordes et piano, une cristallisation climatique dans une colorifique interprétation (teintes scéno et costumes) traversant le prisme des premières gelées dans frimatique vision de saisonniers vestiges sur nordiques gris-blancs de toutes les solitudes de destinées.

Même s’il semble littérairement porter parfois l'empreinte du temps manquant pour des artisans devant vraisemblablement composer avec espace d'écriture de plus en plus envahit et morcelé, l'œuvre reste, dans son état avancé et au travers de ses inégalités, porteuse de puissants moments et d'essentielles questions et portant sur la transmission, la perte de repère, le temps, les saisons de la vie, et sur l'humanité des êtres ordinaires traversant en cherchant balises quelques derniers espaces de racinaires recueillement,  dans la grande spirale de confusion hyperactive et froide du monde d'aujourd'hui. Dans un regard sur  ce que nous étions, ce que nous sommes, et ce que nous deviendrons comme hommes, femmes et peuple.

Et c'est déjà beaucoup.

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Une coproduction du Théâtre de La Manufacture et d’Espace Go
Texte  Sylvie Drapeau et Isabelle Vincent
Mise en scène Martine Beaulne
Avec Annick Bergeron, Micheline Bernard, Sophie Cadieux, Pierre Collin, Isabelle Vincent

Assistance à la mise en scène et régie : Allain Roy
Décor : Richard Lacroix
Costumes : Maryse Bienvenu
Lumières : André Rioux
Musique : Jean-Fernand Girard
Accessoires : Normand Blais
Maquillages : Suzanne Trépanier
Coiffures : Matthieu Tessier
Assistance aux costumes : Noémie Poulin
Stagiaire à la mise en scène : Francis Richer


Du 23 mars au 24 avril 2010

Espace Go
4890, boulevard Saint-Laurent

Billetterie : 514 845-4890