Par Yves Rousseau
Avec Lipsych, Robert Lepage explore dans une puissante odyssée, l'humaine voix dans tous ses états, et l'humanité dans tous ses éclats.
John Cobb, Lise Castonguay, Nuria Garcia (Crédit : Érick Labbé)
L'oeuvre tisse grande fresque d'humanité peinte dans toutes les teintes de l'humaine voix, dans toutes ses formes et toutes ses couleurs identitaires et émotionnelles. Dans une Babel tour linguistique théâtrale croisé d'un intense tissu social bigarré typique de l'urbain et métropolitain post-moderne meelting-pot mondialisé, des êtres portent blessures sur quête de racines, perdues : une odyssée en neuf tableaux, une elliptique épopée à relais de flambeau, avec des personnages aux destins subtilement liés dont quelques morceaux de temps d'être sont tour à tour mis en exergue sous le principe de l'effet papillon : dans une philosophique interrelation, l'univers de Lepage montre comment l'état des lieux d'une trouble humanité se dessine de chacune des petites actions individuelles.
Trompée par son oncle, vendue pour quelques dollars, la jeune Sud-Américaine Lupe, qui croyait arriver en Europe pour y travailler comme nourrice, est plutôt contrainte de se prostituer et de se droguer. Après avoir réussi à fuir, grâce à l'aide d'une cinéaste féministe canadienne, elle meurt à bord de l'avion, et son bébé est recueilli par une passagère, qui finit par l'adopter : ainsi, Jeremy grandit à Londres, élevé par une célèbre chanteuse lyrique d'origine germanique. Devenu cinéaste, sa quête identitaire n'aura de cesse, et sa découverte de cette maternelle biologique vérité qu'il ignore, se révèle par petits morceaux, en empruntant un sentier sinueux peuplé d'un foisonnement de personnages noyés dans le technologique blend communicationnel contemporain très praradoxal de cette très actuelle difficulté à communiquer.
Nuria Garcia (Crédit : Érick Labbé)
Les sous-thématiques référentielles sont chacune coulées à même la réalité des divers habitants de l'opus et l'omniprésente et philosophale fascination scientifique de Lepage plane sans didactisme, fluidement et absolument intégrée à même les flux situationnels : toujours sous cette énorme capacité de synthèse propre aux très grands esprits, et permettant d'articuler en réciprocité systémique multicentrique et cette science dans sa perspective historique, et son impact dans notre façon d'appréhender le monde, dans une osmose de quête de sens de vie, et de sens d'humanité. Ainsi, le personnage du neurochirurgien, conjoint de la chanteuse lyrique, oppose la connaissance formelle de la mécanique cérébrale et ses zones de fonctions liées à la parole, mais même un dilemme scientifique ne parvient pas à éluder l'éternel questionnement sur les dimensions plus intangibles de l'être et de son verbe. Sa patiente, une chanteuse de jazz opérée pour une tumeur, voit tout souvenir de la voix de son père disparaître : sa quête de ce morceau d'identité, de cette voix avec toute sa puissance évocatrice la mène dans un studio de doublage et les vaines tentatives des comédiens pour reproduire en lisant les lèvres cette voix à partir de muets films d'archives familiales montrent tout le puissant caractère unique de la voix humaine, mais aussi grasse au trafficotage de studio, l'imminente et troublante montée technologique en permettant la synthèse, comme une mécanisation et orwellisation de l'âme.
Hans Piesbergen (Crédit : Érick Labbé)
Ce studio amène la présence d'un technicien de son, avec séances de doublage ou de post production filmique permettant moult variations sur la voix dans tous ses états : falsification, officialisation identificatoire corporative publicitaire, et bien d'autres déclinaisons. L'intégration de divers styles de chant solo ou choral mesure toute la métaphysique portée musicale de l'organe. À d'autres moments, des personnages spécialisés en réadaptation orthophonique abordent la vocale déviance, et un personnage schizophrénique (la soeur poète de la chanteuse jazz) par le biais de son propre verbe et celui de Gauvreau, amène l'exploréenne question de la déconstruction langagière et des nouveaux horizons de pensée du jeu poétique. Dans la grande post-moderne tour de Babel, plusieurs personnages mêlent niveau de langage et accents à l'intérieur d'une même langue (en plus des accents interlinguistiques), comme illustration de tout son pouvoir évocateur et de déterminent comportemental : appartenance culturelle, mais aussi de la subdivision des classes sociales. Plutôt que les yeux, l'humaine voix comme miroir de l'âme.
Et c'est dans une modulaire scénographie transformiste très maîtrisée (quoique parfois envahissante d'incessantes manipulations exposées) procédant d'une constante évolution que tout expressions, tout visuel procède par le beau d'une mise en valeur de l'unicité de chacun de ces caractères par le biais de la vocale empreinte, et de l'orale sonorité. De lepagesques tableaux où la mouvance des transports (avion, train, métro, voiture) marient sensibles et climatiques images à symboliques effets de puissantes charges émotives en écho de destins sous révélateurs jeux de perspectives scénographiques ou vidéos, croisent le contre-effet de l'intimité, comme individualité sur globalité, comme le petit dans le grand. Systémique.
Sarah Kemp, Nuria Garcia (Crédit : Érick Labbé)
Lepage de son audace parfois iconoclaste risque d'en défriser certains. Après moult déclarations et chéri-chéri sur historiques réconciliations entre l'académique beau milieu et le théâtre burlesque d'ici, ce dernier semble parfois toujours aussi relativisé. Lepage a pourtant ici le culot de faire cohabiter, mains dans la main et sur le même pied, l'éclectique et la farce, toujours sous le même parfum d'humanisme. Comme une vaudevilliste « memento mori » en forme de « vanitas vanitatum, omnia vanita » d'humilité, voilà un cinglant rappel par le rire de la modeste humaine condition, dans une tordante dédramatisation de l'inéluctable fin au parfum de... flatulente mort dans un felliniesque et surréel tableau de funérailles dans un village demeuré (le technicien de son londonien enterre son père, célèbre stand-up des îles Canaries...). Drôle et efficace : essentielle oxygénation dans une soirée de neuf heures.
Nuria Garcia (Crédit : Érick Labbé)
Très espièglement, comme dans une ironique mise en abime du processus créatif, Lepage interroge également le sens du vrai, et les errances du faux dans la création artistique, et si le rocambolesque tournage par le personnage de Jeremy d'un soapopératique film inspiré par la vie de Lupe permet ici sous acide humour de questionner les dérives d'un septième art dans toutes ses obscènes et hollywoodiennes dérives mercantilistes, il s'oppose à l'authenticité de la différence et de la démarche intègre, exposée et vulnérable, avec ce puissant et lumineux caractère de la bouquiniste poète (superbe, vibrante et lumineuse Lise Catonguay, un des plus beaux moments) marchant en équilibre sur existentiel fragile fil traversant l'abîme hanté de sa schizophrénie : et pourtant, pourtant, avec sa soirée de poésie (dans l'histoire), elle porte comme un acte de résistance la triomphante parole de liberté, cet espace vibrant et unique où son verbe poétique et celui de Gauvreau survit, se transmet et sème à tout vent à jeunesse, pour la suite du monde. Rien n'est perdu, l'art peut survivre...
Le jeu, à des lieux de la surenchère et de la prétention, est dépouillé d'artifices, et après avoir vu la forme si bien installer prémisses, vie et réalité des personnages, les comédiens portent, où se laissent porter par l'humanité belle ou abjecte de chacune de leurs incarnations multiples. Cette expression, celle de la vie vraie plutôt que celle de l'enflure dramatique, inscrit chacun des ces petits morceaux de sens dans la totalité de ce dernier, dans un impressionniste jeu de variations où retenue, pudeur, non-dits et éclats sont parfaitement au service de l'oeuvre plutôt que de l'égo de l'actant. Qui oubliera Rebecca Blankenship, la mère adoptive, dans un océan de sensibilité? L'abandon total de John Cobb envers ses personnages? L'évocation de l'innocence violée jouée par Nuria Garcia (Lupe)? Les compositions de Sarah Kemp? La versatilité de Hans Piesbergen ? La dévotion et l'aplomb de toute une méritoire équipe de comédiens ?
L'œuvre est également à sa façon puissamment engagée, interpelle et fait profondément réfléchir : et c'est cette incroyable sensibilité dans cette façon de contextualiser la vie des protagonistes tout en touchant à l'universel qui donne toute sa puissance à la tragédie sous-jacente et au cri d'humanité face à la plus abjecte des instrumentalisations de l'être. Lepage ne prêche pas, il induit, fait vivre, sentir la fragilité du devenir, dans un approfondissement de niveaux d'existence mettant en exergue toute la substance et tout le sens de la douleur du monde face à l'inacceptable. La pièce, dans ses développements et dans sa conclusion, est sans équivoque.
Oui, c'est toute la douleur du monde qui tient Lupe dans ses bras, dans une puissante et absolument bouleversante aria finale forte du néo-modal lamento de la Symphonie numéro 3 de Gorecki.
Neuf petites heures qui passent comme l'éclair pour une majeure expérience théâtrale.
Lipsynch une œuvre qui marque, et nous habite profondément.
À voir absolument!
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Une production d’Ex Machina et duThéâtre Sans Frontières en collaboration avec Cultural Industry Ltd et Northern Stage, coproduite par Arts 276/Automne en Normandie, Barbicanbite08 de Londres, Brooklyn Academy of Music, Cabildo Insular de Tenerife, Chekhov International Theatre Festival de Moscou, Festival de Otoño de Madrid, Festival TransAmériques de Montréal, La Comète — Scène nationale de Châlonsen — Champagne, Le Volcan — Scène nationale du Havre, Luminato Toronto Festival of Arts & Creativity, Sydney Festival, et le TDP.
Auteurs et interprètes
Frédérike Bédard, Carlos Belda, Rebecca Blankenship, Lise Castonguay, John Cobb, Nuria Garcia, Marie Gignac* , Sarah Kemp, Robert Lepage*, Rick Miller, Hans Piesbergen
*Auteur seulement
Collaborateurs artistiques
Félix Dagenais, Jean Hazel, Étienne Boucher, Jean-Sébastien Côté, Yasmina Giguère, Virginie Leclerc
27 février au 14 mars 2010
Salle Denise-Pelletier du TDP,
4353, rue Sainte-Catherine Est, Montréal
Billetterie : (514) 253-8974
Durée : environ 9 heures







