dimanche 21 mars 2010

Chronique de la relève : Option-Théâtre du collège Lionel-Groulx - La Trilogie de la villégiature, de Carlo Goldoni

Par Yves Rousseau

Les finissants 2010 de l'Option-Théâtre du collège Lionel-Groulx présentent La Trilogie de la villégiature de Carlo Goldoni, dans une mise en scène d'Alice Ronfard.



Dans La Trilogie de la villégiature (Le smanie per la villeggiatura, Le avventure della villeggiatura et Il ritorno dalla villeggiatura), Goldoni peuple évidemment sa pièce d'un classique triangle amoureux, mais en le situant dans satire de déliquescente petite bourgeoisie sclérosée, intrigante, potineuse,  surfaite et prétentieuse, qui dans son désir de sauver les apparences quitte à vivre au dessus de ses moyens, se doit absolument de singer noblesse et de se rendre en villégiature  :  un estival lieu où il est essentiel, pour maintenir honneur et statut, d'aller parader sous ses plus beaux atours devant la belle société.  Le réalisme moqueur de Goldoni est cruel, et intemporel dans son impitoyable représentativité de l'humaine prétention, et la substance de la sociale vanité qu'il dépeint trouve encore pleinement écho aujourd'hui dans toutes sphères impliquant la désidérabilité, la tendance-mode,  la promotion sociale et le désir d'accession et d'appartenance.

C'est un postréformiste Goldoni (1761, peu avant l'exil), prenant contour de comédie de caractère flirtant légèrement avec le drame bourgeois, mais mâtiné de lazzis masqués en zanni-esques intermèdes, que nous présente expérimentalement ici Mme Ronfard. La scénographie moderniste est composée, en jeu de perspective, de rangées équidistantes de gigantesques dyades de cadres rectangulaires tout en hauteur pouvant coulisser latéralement et dont les larges arrêtes et les pleines parties supérieures offrent surface à des projections d'images architecturales ou d'œuvres peintes, entre autres impressionnistes. Images ainsi que reconfigurations pannelaires suggèrent les changements de lieux et de climat, et quelques meubles d'intérieur ou de jardins viennent entre autres compléter ces contextualisations, une mouvance scénographique à la mécanique exposée : comme pour tout le reste du geste, la parade chorégraphique des personnages manipulant décors découle en général d'un géométrique principe d'équilibre de plateau avec fréquents effets de symétrie.

Dans une extrapolation actualisée de l'audace  (pour l'époque) de Goldoni, le jeu des anachronismes habite in extensio également les autres éléments de la pièce : si les costumes et les gestuelles masculines intègrent une relativement plausible représentation de l'époque et de ses manières, les personnages féminins sont dotés d'un non verbal et d'un ton très post-moderne, frondeur, émancipé et volontaire, dans de superbes costumes qui pourraient être une interprétation d'actuelle haute couture de la mode d'alors, pour une comédie où, non seulement heureux de couper en morceaux les prétentions d'une petite bourgeoisie arriviste, Goldoni confond les prétentions masculines : sous la très mince couche des apparences préservées, les personnages masculins se font mener par le bout du nez, et l'apparente tutelle du frère ou du père sur fille ou soeur qu'on cherche à marier est ici envisagée sous palpable et ironique iconoclastie. Outre l'exploit de tabler sur certaines caractéristiques de la pièce et revisiter d'un certain féminisme (déjà latent ?) la substance des rôles féminin,  l'audace conceptuelle actualisante se croise même carrément de jeux de digressions temporelles, tant sonores (bruitisme urbains modernes versus musique classique ou actuelle), que visuelles, avec entre autres, une scène de déménagement qui implique... jusqu'à des emballages d'électroménagers.

Cette modernitude implique également feydeauesque rythme effréné, dialogues électrisés, frénésie expressive, montagne russe des mouvements  pour un opus néanmoins articulés de façon très serrée, comme une transposition linguistique et proxémique de l'enflammée dialecte de la commedia en moliéresque langage revisitée de post-moderne rythme de vie. La forme reste grandement au service de la sociale satire, mais semble procéder de  dérision, presque de cynisme  face à la romance-prétexte jamais prise au sérieux : on y trouve quelques scènes de couples, avec idylle incarnée parfois à la La La La Humains Steps avec bouffonesques brefs mouvements de danse contemporaine en clin d'œil d'ironie, procédé toujours fidèle à la  non moins contemporaine climatique  où Roméo et Juliette occupent les mêmes espaces de rêves déchus que toutes autres archétypales lubies romantiques de jadis.

Une pièce de presque trois heures, un exercice très exigeant tant dans ses aiguillages étourdissants que ses compositions et dosages, une superbe façon en toute signature de plonger jeunes finissants dans l'eau bouillante d'un déséquilibre initialisant adaptation et avancée dans la réinvention sous le paradoxe d'un certain classicisme d'arrière plan.

Une minutieusement planifiée Ben-Hur-esque course de chars actancielle sous l'impitoyable fouet sifflant de l'apprentissage, pour un spectacle intéressant et éminemment formateur.

NDLR – Les spectacles d'école de théâtre sont couverts sous forme d'une chronique, car les comédiens sont toujours en formation.

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La Trilogie de la villégiature, de Carlo Goldoni
Traduction de Félicien  Marceau
Adaptation de Christophe Lidon
Mise en scène d'Alice Ronfard.

Distribution : Jasmine Bee Jee, David Blais, Marie-Lise Chouinard, Marie-Claude Garceau, David Giguère, Dominic L. St-Louis, Julien Lemire, Florence Longpré, Iannicko N'Doua-Légaré, Mara Préfontaine, Martine Pype-Rondeau, Guenièvre Sandré, Félix-Antoine Tremblay.

Scénographie : Stéphanie Champagne
Accessoiriste : Sophie Rachelle Currie
Costumes : Mélissa Brodeur
Accessoires costumiers : Mari-Phillippe-Comeau
Éclairage : Robin Kittel-Ouimet
Conception sonore : Sébastien Filion
Assistance m.e.s. : Marjorie Lefebvre

Studio Charles-Valois du 20 au 24 mars 2010
Billetterie du Théâtre Lionel-Groulx
100, rue Duquet, Sainte-Thérèse

450 434-4006 - www.theatrelg.com