dimanche 14 mars 2010

Chronique de la relève : Faire des enfants, d’Éric Noël - École Nationale de Théâtre

Par Yves Rousseau

Avec « Faire des enfants », l'auteur Éric Noël explore la post-moderne incapacité relationnelle, où l'échange physique intime désinvesti et instrumentalisé devient bouclier protecteur contre tout risque d'engagement : attention, personnages blessés, déchirés, carencés, dans une hédoniste fuite vers l'avant en forme d'auto-destruction. Climatique portrait d'une... époque.

Crédit : Maxime Côté


Dans une pièce pour adulte, au langage parfois explicite, Éric Noël explore triste réalité actuelle : sous le post-moderne nouveau tabou de l'amour, des êtres charcutés de parentales séparations, carencées suite au  « pas assez » ou « trop, mais mal aimé », promènent leurs douleurs existentielles et leur narcissisme blessé sous l'anesthésie-bouclier du lien de surface, de l'hypersexualisation, des relations sans lendemains, dans l'évitement du très menaçant lien, bref, la névrotique évacuation de tout élément pouvant représenter risque d'abandon, de blessure. Alors fuite vers l'avant, dans tout les pièges du miroir aux alouettes de la société du consumérisme, du veau d'or et des illusoires plaisirs faciles. Climat sociétal et arrière-plan gris et triste d'un temps d'être induisant, cette substance se cristallise ici dans la destinée de Philippe, un jeune masochiste homosexuel de 24 ans qui se jette corps et âme dans le monde de la dope, des crades bars de rapports, de la vente de ses services particuliers dans les nuits de débauches extrêmes aux jeux fantasmagoriques violents, dépravés et risqués. Pourtant intelligent, sensible, rien ne semble plus pouvoir retenir Phlippe, même pas sa dernière véritable amie chez qui il atterrit immanquablement dans la pire et incontinente dégénérescence : voilà un véritable suicide à petit feu, par déchéance planifiée...

Crédit : Maxime Côté

Particulièrement bien écrit et rythmé, voilà une langue réaliste où poétique esprit croise les mots coups de poing sous explicite éloquence de tout les red-lights de l'avilissement, un texte totalement au service de la trajectoire jusqu'au-boutiste des personnages à l'heure de vérité. C'est qu'il s’agit d'un  diptyque contemporain de forme, mais tragique et oedipienne de climat, où après la portion sur les derniers moments du jeune homme, on aborde le volet familial dans le funeste aftermath : le confort indifférent d'une banlieusarde famille éclaté, la fuite d'un père abandonnique, la déroute et le questionnement ultime d'une mère désespérée aux annonciateurs cauchemars, les psychodramatiques parentales confrontations d'une sœur et, comme baume à toutes les souffrances, les eaux noires de la rivière l'Assomption sur lunaire luminescence des âmes perdues...

Crédit : Maxime Côté

La mise en scène de Pierre Bernard, parfaitement sur le texte,  alterne jeu physique intense et viscéral,  où empoignes physiques se contrastent de valse-confrontation psychologique où hésitations, non-dits, gestes retenus et usage proxémique créent climat poignant, un méta-langage qui s'additionne bellement au texte, dans une belle osmose donnant texture particulièrement troublante et forte au construit des personnages et à leurs niveaux d'existences, le tout dans un relatif dépouillement où le jeu occupe la place.

Crédit : Maxime Côté

Une bande sonore tablant sur dantesque point d'orgue de voix damnées croise un espace physique mâtiné d'éclairages en technoïdes climat électrique, avec irradiation sur périphériques murs (et plancher) sable dont les pans latéraux forment un angle ouvert ver la salle. Une ouverture rectangulaire en arrière-plan, tel un castelet,  permet quelques parallèles symboliques scènes et jeux de perspective. Sur le plateau, une simple couche déplacée à vue sous quelques conventions d'espace et de lieu, annonce par sa mouvance les transitions, très serrées.

La jeune équipe de comédiens en formation impressionne par son aplomb, une belle sensible et parfois sauvage fluidité dans l'abandon dans cette façon de revêtir difficiles personnages avec une palpable intériorisation. Le travail de scénographie et de production est tout aussi prometteur.

Voilà qui était la troisième production des finissants 2010 de l'ÉNT, qui achèveront leur formation avec le quatrième et dernier exercice public (à partir du 27 avril)  qui selon la tradition se tient toujours dans un lieu non théâtral : il s’agit de la pièce Crises, de l'auteur suédois contemporain  Lars Norén, dont l'action se déroule dans une institution psychiatrique, et que certains auront peut-être vue en décembre dernier, dans une mise en scène de Robert Drouin avec les finissants 2009 de l'École de Théâtre de St-Hyacinthe.

Mais quelle relève!

NDLR – Les spectacles d'école de théâtre sont couverts sous forme d'une chronique, car les comédiens sont toujours en formation.
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Faire des enfants d’Éric Noël
Mise en scène Pierre Bernard

Avec Marie Bernier, Roseline Biron, Étienne Blanchette, Adrien Bletton,
Marie-Anne Dubé, Denis Harvey, Simon-Pierre Lambert et Marc-André Lapointe.

Équipe de conception et de production : Marie-Aube St-Amant Duplessis (assistance à la mise en scène et régie), Véronique Boileau (décor et accessoires), Stéphanie Cloutier1 (costumes), Mylène Caya (éclairages), Philippe Bédard de Launière2 (musique et environnement sonore), Sylvain Béland (direction de production) et Cynthia Bouchard-Gosselin (direction technique).

Du mardi 9 au samedi 13 mars 2010, à 20 h 30
Au Studio Hydro-Québec du Monument-National