Par Yves Rousseau
Genèse d'une autodestructive lubie, épopée en bitemporelle stéréophonie d'égo, Artères Parallèles jette en chocs antagonistes rêves de tranquille révolution dans la même course de désillusions que démente érotomanie sous tous les délires de l'illusoire promesse.
Crédit : Catherine Aboumrad
Anne (éloquente Laetitia Bélanger) la jeune femme au look 60' s en quête d'émancipation et Anne, vieille, aujourd'hui, la mémoire qui flanche, seule, mythomaniaque et amère, coexistent sur scène sans se voir, dans une théâtrale convention temporelle de juxtaposition de temps. Pour l'une, la jeune, Expo 67, féminité bouillonnante, affirmation, libération du traditionnel carcan éclatent dans toutes les promesses de la Révolution tranquille, et son érotomaniaque fixation pour un bellâtre voisin en font le témoin distant et silencieux du blooming bungalowisé des banlieusardes errances du progressif naufrage de lendemains qui déchantent s'étirant dans les subséquentes décennies, jusqu'au désastre annoncé du millénaire nouveau. Et ce désastre, c'est Anne vieille (Louise Proulx, parfaite dans la grimace de la démence), malade, dont les épars morceaux de mémoire démente n'alimentent son existentialité recluse et hésitante, que par ces réminiscences déchirées de rêves perdus.
J’me r’lève pis j’accueille nos 12 amies d’enfance qui se sont converties en hippies. J’ai l’air du diable pis d’m’en crisser mais à côté d’la douzaine de femmes à barbe du party, j’fais quand même distinguée! Ça discute des Beatles, de LSD pis d’sexualité d’groupe comme ça s’vante de connaître l’ingrédient miracle qui rend leur pâté chinois meilleur qu’la norme. Leurs histoires de communes, de sexe pis d’patates me lèvent le cœur! Dire que j’ai eu l’temps d’faire un Bacc pis d’commencer une maîtrise pendant qu’y se sont ramollis l’cerveau! Y’a plusse d’alcool que d’quotient intellectuel dans’place pis j’étanche ma soif. J’crie, j’rage, j’braille pour rien pis j’me vomis les tripes. Ça scrape le mood pis mon make up pis la panique leur pogne. Parce que j’montre mon vrai visage. Les senteuses de patchouli appellent l’ambulance avant qu’les gogos boys arrivent. Pis Mathilde embarque avec moi.
« À force de cracher sur ses sources, on finit par les alimenter! »
(Anne vieille, sur les merveilleuses années 70)
Et le résultat de ce rêve éveillé aux dantesques illusions dans les dérives du temps, c'est Laurent (Mathieu Lepage, d'une belle sensibilité), le fils du trépassé bellâtre, un jeune cadre un peu dandy au cœur fragile dont la sensibilité se noie dans un narcissisme hédoniste, sardonique, sans idéaux : un cynisme très dans l'air du temps, et dont la genèse se trace par flash-back d'enfance dans le confort de l'indifférence, la lobotomie existentielle tranquille de la petite classe moyenne clonée et plate.
Presque en intégralité, le verbe prend forme par soliloques croisés, dans un foisonnement de changement d'époque, d'interlocuteurs suggérés (trop?), et de variations de temps et de tons, dans toutes les spleenétique couleurs de l'utopie, de la solitude, et de la désillusion. Pour supporter l'exigeante partition où tout se porte sous le signe de la rupture, existent quelques zones scénographique dans une découpe en superposition d'époque et de réalité : à jardin (zone de Anne jeune) quelques mini cagibis, un fauteuil de cuir (le dandy) jouxtent un pupitre scolaire, un banc de parc alors qu'à cour un affreux coin salon néo-hispano-colonial pourpre constitue l'antre de la vieille dont l'existence croise un central arbre de chaines d'acier, dont chacune des branches sera libérée en fracas symbolique d'étapes clés du récit.
Crédit : Catherine Aboumrad
Le blend substantifique matérialisé est intéressant, révélateur, pour un univers incroyablement dense et intriqué bellement porté par une équipe de comédiens devant néanmoins traverser ce labyrinthique univers d'intériorité qui trouve sa force dans la substance symbiotique entre l'esprit du caractère, et une vision lucide d'un communal temps d'être : si le processus d'écriture s'envole d'arias de sens, il s'enlise parfois légèrement d'un construit plus échevelé, qui quoique partiellement en écho de l'univers (dé)construit, par sa rupture élude le rythme et la consistance de la forme, avec une conclusion qui semble un peu plaquée de soudains dialogues.
À cet effet, le travail de mise en scène, complété d'un travail de sonorisation très intéressant (guitare électro-méditative transitionnelle) a cherché ancrage dans espace, geste et convention, tablant particulièrement sur la substance des personnages et de leur discours, un des aspects très prometteurs d'un des premiers textes d'une jeune auteure dont la prochaine création se trouve ici.
Le travail émergeant de cette jeune compagnie est sensible, original, prometteur, avec une oeuvre dont les variations et éparpillements sont ceux découlant légitimement de la prise de risque et de la création authentique dans l'expérimentation de l'apprentissage, autrement dit exactement ce qu'il semble souhaitable de voir pour de jeunes troupes, plumes et talents : un processus.
Un travail constructif, des comédiens investis, avec une oeuvre qui offre de bons moments, dans un espace de parole, de création dessinant originalité et identité, à des lieux de la recette sécuritaire.
À suivre!
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Texte : d'Annick Lefebvre
Mise en scène : Maude Gareau
Assistance à la mise en scène : Frédéric Côté
Comédiens : Laetitia Bélanger, Louise Proulx et Mathieu Lepage
Concepteurs : Olivier Monette-Milmore,Sylvain Ratelle, Marianne Thériault
3 au 20 mars 2010
Théâtre Prospero, 1371 rue Ontario Est
Billetterie : 514-526-6582


