mercredi 10 février 2010

Théâtre Sans Domicile Fixe - Je suis Cobain (peu importe), de Dany Boudreault

Par Yves Rousseau

Du sublime poétique au dramatique rocambolesque, Dany Boudreault évoque avec Je Suis Cobain une puissante image où l'iconique d'une époque se brise sous l'iconoclastie du temps qui passe. Pour la suite du monde...

Crédit: Laurence Dauphinais


Dans le Très-Saint Profond-des-Creux sur québécitude en  sous culturelles petites solitudes, dans la campagne où nulle part existentiel se peuple d'idolâtre cataplasmes identificatoires aux relents de lendemains sacrifiés, les vapeurs d'essence diesel s'inhalent et la détresse s'envole dans l'ailleurs torturé des miasmes d'un temps d'être où le maintenant se mêle à la fin agonisante du vingtième siècle, dans toute la fresque hachurée, éructante et déchirée en schizokaléidoscopie d'un cri générationnel : Cobain, X Generation, dans le grand cabaret aux neiges noires du no futur.

À partir d'un texte de climat parfois bukowskiesque, beat, prosaïque en lyrisme halluciné « trash » de mise en abyme mythologique, la trajectoire limbique de la groupie sine qua non Karine Robertson, qui hante une obscure gargote de province en lisant destin dans les taches de café sur napkin, se croise par psychotropes « sniffages » d'un talk-show surréel où plane le spectre de Cobain, et sa suite : une Courney complètement déconstruite et dissociée (qui s'accroche pour son enfant Frances), dont l'interview par le dégoulinant animateur people André d'Amour débute par la lettre de suicide qu'adressait Cobain à Boddah-la-guitare, l'ami imaginaire en reflet de conscience qu'il s'était fabriqué. La ligne ouverte introduit Karine, puis Karine-ouija-Robertson un Kurt, fantomatique, dans les miettes éparses de son identité à recoller...

Crédit: Laurence Dauphinais

Boddah-les-esprits, la vaine quête, le naufrage des années 90, Cobain qui n'a pas réussi à mourir cherchant dans l'aftermath Frances, Kurt  errant avec Karine, épopée en quatre roues dans la forêt boréale : substantifiques dérives sur talk-show, un « On the Road » funeste et existentialiste en funeste cri de vie...


"...Karine, est pas conne Karine
j'ai frette dans la tête
viens sniffer du diesel
on va devenir un John Deere
on va tirer des trailers
on va tracter
on n'aura plus d'esprit
on va travailler
on va avoir des principes
tu sais les choses morales
ça va nous envelopper
Kurt Kurty Dee-Doo
...j'ai froid
Prends-moi dans tes bras grunge..."

L'univers scénographie aux teintes de beige, noir et saphir mâtine crade salon  en plafonnier univers inversé d'une surréelle lampe sur (ce qu'on peut imaginer être) partitions, une torve musicalité visuelle qui se croise à jardin d'Emmanuel Reichenbach (Boddah) avec guitare électrique en écho d'une sonore trame en Nirvana décibels, grunge comme les costumes. Eve Landry en glamourous trash à la Courney ou en chemise au carrelage substantifique du destin torturé de l'adolescente âme d'une Frances cherchant pater,  croise l'animateur kétaine à cour, puis dans la totalité de l'espace, Karine en guenille de tronche, et Cobain, avec ses frusques consacrées.

Crédit: Laurence Dauphinais

À côté d'un jeu généralement très correct, parfois encore un peu tentatif du personnage, mais toujours sur la bonne track d'avancée et avec de très beaux moments d'expression,  la distribution soutient bellement l'incroyable Dany Boudreault, un jeune talent montant dont la sensibilité de jeu, la profondeur d'investissement dans l'incarnation le dirigent, sous tous les reliefs de l'expérimentation, vers sa révélation comme l'un des principaux talents de la relève, un jeune homme dont l'incroyable présence sur scène emprunte une trajectoire de croissance des plus prometteuses.

Une pièce pas parfaite, mais de ces imperfections parfaitement légitimes pour une démarche de créateur authentique,  dans l'intégrité d'une recherche déjà riche, et surtout,  extrêmement annonciatrice d'une esthétique, d'une substance éclectique, puissante :  une prise de risque, une mise en déséquilibre expérimentant avec les structures, les temps, les procédés de dérives et les effets de textes inductifs, brefs une quête vibrante d'espace de théâtralité comme on souhaite en trouver plus souvent chez la relève, à des lieux du prémâché et du téléroman anecdotique : une recherche que tout être sensible au devenir du théâtre dans le grand souk de la marchandisation de l'art, se doit de soutenir.

Du sublime poétique au dramatique rocambolesque, une puissante image où l'iconique d'une époque se brise sous l'iconoclastie du temps qui passe, où le mythe revisité nous parle par sa sensibilité de cet aujourd'hui, sous tous ses héritages blessés. Réconciliation ?

Pour la suite du monde.

À voir!

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Une production du Théâtre Sans Domicile Fixe

Texte Dany Boudreault
Mise en scène Charles Dauphinais
Avec Dany Boudreault, Charles Dauphinais, Marie-Ève Des Roches, Ève Landry et Emmanuel Reichenbach
Équipe de conception Audrey Lamontagne, Pier-Luc Lasalle et Patrick Marcotte

Le texte cité est tiré de la pièce, texte de Dany Boudreault


8, 9, 14, 15, 16, 21, 22, 23, 28 février et 1er, 2 mars 2010

Théâtre La Licorne
4559 Papineau, Montréal
Billetterie : 514.523.2246