samedi 6 février 2010

Théâtre INK - Roche, papier, couteau… , de Marilyn Perreault

Par Yves Rousseau

Avec Roche, Papier, Couteau, Marilyn Perreault expose avec violente tendresse poétique le destin tragique de toutes les jeunesses abandonnées du monde

Crédit : Mathieu Rivard


Ce sont des jeunes d'ici et d'ailleurs, échoués sur les rives froides de l'indifférence et de l'abandon. Ils ont faim et ils ont froid au corps et à l'âme et se gavent et se réchauffent de paradis artificiels. Dans tous les tiers-mondes de l'univers, ceux de l'âme ou de l'estomac, ils tendent leurs bras exsangues avec pourtant toute la force sensible du rêve et de l'espoir de la force de survie.  Ici ce sont cinq âmes en marge des cruels territoires de la Brusquie, qui troquent et vendent ce qu'ils peuvent, y compris eux-mêmes. Réfugiés, clandestins, orphelins, resteavec : les effluves de colle et d'essence et d'alcool de notre nordique misère s'évaporent sous notre génocidaire indifférence, pour un cauchemar mondialisé en milliers de variations sur le même thème de l'enfance sacrifiée.

Cri du cœur, blessé et viscéral, dans une parole hachurée d'une syntaxe en choc poétique de sens, halluciné, tordu et aussi dur que la toute grande dyslexie du monde, en écho d'un geste où humanité croise réflexe d'animal blessé : l'univers métaphorique et expressionniste de Marilyn Perreault jette sous arctique vent de solitude la beauté de l'innocence des rituels jeux de l'enfance : l'amour déchiré de rejet craint s'y envole d'un ludisme glauque et expiatoire de trop grande souffrance libérée par sanglant couteau.

Crédit : Mathieu Rivard

Sur horrible cabanon de misère verdâtre et anguleux, sous persistent sifflement de blizzard et cadavérique lumière blafarde aux ombres ectoplasmiques, la fragile station côtière repose dans tous les déséquilibres de précarité sur le monde. Le geste prédateur, en dent-de-scie, vulnérable de défense, y crapahute, dans un espace symbolique déréalisé portant la clameur existentielle des millions d'âmes de chacun des tout seuls au monde de l'univers.

Sans compromis, avec verbe tant qu'image procédant par induction d'effet dantesque et vulnérable en dérive rétroactive, la substance s'ancre sur procédé de narration qui jette sa limpidité dans l'inconfort de la « brusquie » de l'action. Contraste. La relation avec le texte est paradoxale, combattante, duelliste, presque mystique, et la pause du narratif s'enchaîne toujours d'illustratif déséquilibre : on semble avoir voulu éviter à tout prix un mode de réception autre que celui des émotions. Intense, et parfois difficile.

En marge de ce village perdu dans l'universalité avoisinante de Advitam et Ternam, l'aspect californien du personnage-narrateur, Mielke, la seule figure nourricière responsable, contraste radicalement avec la pâleur morbide et l'expression tordues et torturées des autres personnages (dans l'effet du jeu). Mielke, un professeur, tente avec contenance et retenue, tant bien que mal d'intervenir de dérisoires moyens, auprès d'un qui de mutisme a « installé une douane dans sa bouche pour filtrer les phrases », et là, avec une autre qui « a donné son corps à la science des garçons du village » : et entre toutes autres plaies ouvertes semblables, tutti quanti.

Le jeu en éclat de mosaïque, s'assemble en panorama d'horreur sanctifiée d'innocence perdue, à partir d'un jeu très physique, équilibriste, et quelque peu mimographique. Avant d'être des corps s'exprimant de paroles, les entités se définissent par gestus révélateurs, porteurs d'intériorités secrètement exposées. À la tendresse bafouée et carencielle s'oppose un univers d'une violence inouïe, sans pitié, dans le paradoxe de costumes bigarrés de rêves.

Il n'y a pas réconciliation, pas de lendemain qui chante, pas de rédemption.

Juste la grande tragédie humaine d'un monde sans coeur où les laissés pour compte se perdent sur tout les chemins de chagrins de la terre.

Il n'y a plus rien, rien de rien, sinon que la poésie belle et lumineuse d'âmes d'humanité qui comme fleurs de pureté s'élèvent au milieu d'un dépotoir en transcendant toute la laideur du monde.

Comme un rêve d'innocence.

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Texte : Marilyn Perreault
Mise en scène : Marc Dumesnil
Comédiens : Éloi ArchamBaudoin, Christine Beaulieu, Catherine-
Amélie Côté, David-Alexandre Després et Annie Ranger
Décors : Vano Hotton
Costumes : Sarah Balleux
Éclairages : Martin Gagné
Environnement sonore : Martin Marier

2 au 13 février
Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier
Billetterie : 514.253.8974