jeudi 4 février 2010

Théâtre de Quat'Sous - Mon corps deviendra froid, d' Anne-Marie Olivier

Par Yves Rousseau

Avec Mon Corps deviendra froid, l'auteur Anne-Marie Olivier plonge sans compromis dans l'univers de la blessure, de la douleur et de l'abandon, dans l' anthropophagie de l'âme.



Sur la scène, devant vous, un univers aux mortuaires teintes torves, glauques, asphyxiantes, fermées et étouffantes. Formant une diagonale de centre jardin à arrière cour, voilà dominant la cuisine, un immense mur couvert de portes de four, comme culinaire columbarium. Une de ces portes s'ouvre, tel un long tiroir de morgue, sur le corps du délit.  Dans cette dantesque cuisine triangulaire où on entre et sort par des battants en trompe l'oeil, une petite table est surmontée d'un menaçant luminaire, une sculpture moderne néo-gohiquo-industrielle surréelle en acier tordu et cerclée de couteaux en portion inférieure. La pointe jardin est constituée d'une évocation d'atelier de bricolage, un débarras. La territorialité d'appartenance est clivée par cynique élégie stéréotypale : le coin outils est l'antre masculin, et la cuisine est le domaine maternel.

Le récit en aparté est le fait d'une jeune femme sous-culturelle, poquée, se définissant comme une handicapée sociale : déréalisé, fantasmagorique, fragmenté par captivants procédés de flash-back hallucinés étroitement enchaînés, le psychoïde témoignage est du point de vue de cette dernière : limbiques miasmes de l'intériorité d'un moi fragile, morcelé et évanescent. C'est la seule personne extérieure à cette famille dysfonctionnelle, traumatique, pathologique, dont on trace ici l'ultime rencontre un certain temps après le décès du père. Un repas viandeux au cannibalisme fantasmé libère le planant esprit paternel dont l'intériorisation blessée et déchirée autocanibalise chacun avec douleur. Ultime communion où le Corpus Christi démonisé se transpose d'une viscérale ingestion symbolique...
Comme une chronique de l'horreur, la genèse de l'actuel état des lieux défile par dérives, à partir du temps fantasmatique de ce repas infernalement froid. Il y a donc ce père, un ancien combattant traumatisé et médicamenté, qui noie sa douleur dans l'alcool. Ses élans poétiques et ses lubies de recette de succès tentent de défier le sort damné d'un peuple porteur d'eau, mais son approche découle de prémisses sous-culturelles aussi aliénées que ce destin défié. Ses comportements excentriques, autodestructeurs se mâtinent de violence. Faire apprendre le Code civil à coup de taloche pour en faire un avocat n'a pas empêché son fils, un monteur de chars modifiés et époux de la narratrice (qu'il traite comme une servante), de sombrer dans un alcoolisme anesthésiant d'une douleur carencielle héritée, sous les systématiques mécanismes de défense de l'ascétisme et de la répulsivité . Sa sœur, ancienne héroïnomane, elle, s'en est sortie : devenue avocate, ayant même changé de nom, c'est sous le poids d'un chantage émotif assommant qu'elle accepte à reculons cette ultime rencontre.

Le texte d'Anne-Marie Olivier est sans compromis, et bien que peuplé de traits ironiques, il ne tente pas de se dédouaner d'humour noir, d'évasion, d'allégement. C'est le récit de l'enfance blessée, de ces monstrueuses contusions existentielles  indélébiles, marquées au fer rouge sur le cœur, de celle qu'on ne peut contourner, ni éluder : seulement, au mieux, apprendre à vivre avec. C'est également une charge contre l'aliénation, celle de la petite vie d'un Québec d'une époque encore pas si lointaine, où le rêve du devenir se brisait contre moult murs d'impossibilité. On nous y plonge, on nous met le nez dedans. Espace de tourment, de douleur, promenade dans tous les lieux sombres de l'humaine souffrance héritée.
Face à ce propos authentique, mais potentiellement asphyxiant par la simple nature de sa substance, le metteur en scène Stéphan Allard fait preuve d'écoute, et de respect, tout en paradoxalement dynamisant un ensemble dont les effets se dépêchent avec lenteur. La valse rythmée entre les zones de temporalités narration-évocation est fluide, particulièrement efficace et croise bellement la métaphorique territorialité mâtinée de proposition horrifique : il faut préciser que l'opus est soutenu dans ses multiples aiguillages par une direction de jeu impeccable, d'une précision exquise, et dans un dosage qui évite tout basculement dans le pathos, même si certain pourront y voir une certaine évocation du typique misérabilisme sous impuissance mise en exergue parfois assez présent dans le drame social québécois autour-de-la-table-de-cuisine.

L'investissement des comédiens est profond, le jeu est incarné. La composition de Roger La Rue est troublante, et gravement évocatrice d'un triste temps d'être, avec des non-dits, de troubles absences révélatrices, dans la perpétuelle incertitude de l'imprévisible. Brigitte Lafleur, parfaitement à l'aise avec ce personnage essuie-pieds, dépendant, bafoué et à l'estime fragile (rappelant Beaver), ramasse à la perfection le morcellement, la fragilité sensible sous folie lucide du caractère, avec des moments d'expression à couper le souffle. Suzanne Champagne ne digresse pas d'un iota dans la vérité de sa maman Plouffe coupable et titubante sans son couple béquille de malsaine dépendance et dans son illusoire tout-va-bien. Claude Despins et Myriam Leblanc produisent deux antagonistes version de la fuite intérieure et du renfrognement défentiel, tout en écho de trouble interiorité.

Intègre, impitoyablement humain, le voyage proposé ne participe pas de la facilité et du confort. La plaie est purulente, il n'y a pas d'asepsie et l'étourdissement n'est pas celui du divertissement, mais celui des miasmes d'une putride blessure.

Crever l'abcès et libérer le pus?

Récit d'un éclatement, sans catharsis : sous le joug d'un certain nihilisme?

Dur, et sans dépannage de facilité, une pièce d'une belle intégrité, portée avec force.

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Texte : Anne-Marie Olivier
Mise en scène : Stéphan Allard
Avec : Suzanne Champagne, Claude Despins, Brigitte Lafleur, Myriam Leblanc, Roger La Rue
Scénographie : Julie Deslauriers
Costumes : Sharon Scott
Musique : Jean-Frédéric Messier
Éclairages : Martin Sirois
Assistance à la mise en scène : Sophie Martin

Une production du Théâtre de Quat’Sous
25 janvier au 27 février 2010
 Billetterie : 514 845-7277