jeudi 18 février 2010

Les Ironistes - Je: Faits Divers

Par Yves Rousseau

Dans un bureau comme tant d'autres, une employée surchargée meurt à petit feu : Je : faits divers, où le post-moderne néo-libéral espace de travail comme ultime forme de déshumanisation et d'aliénation.

 Crédit : Frédérique Ménard-Aubin

Dans le grand souk de la mondialisation, dans la grande mouvance des marchés sauvages,  sous le capitalisme débridé de l'ère du néo-libéralisme, en pleine déliquescence des droits d'un travailleur plus que jamais éjectable : soumises à la pression de la rentabilisation et du dividende, bien des entreprises où jadis on faisait carrière toute une vie sont maintenant devenues de véritable marmite pression où circule rapidement d'un employeur à l'autre une main-d'œuvre cyniquement désabusée.

Le jeu de la compétition versus le « valuable and marketable » des compétences acquises par l'employé devient, par le changement d'employeur fréquent, souvent la seule façon de gravir les échelons et d'éviter la stagnation dans des entreprises hésitant à investir dans la qualification d'employés pouvant quitter à tout moment, avec de ce fait une entrepreneuriale optique d'exploitation systématique axée sur une vision à court terme : presser le citron « and get the most for the least ».

Qui n'a pas expérimenté un tel contexte : le travail rythmé par une technologie infernale, permettant un monitorage à la Orwell, avec des collègues dont on a à peine le temps d'apprendre le nom dans un tourbillon d'arrivées, de départs,  chacun quittant à la moindre opportunité ou encore étant éjecté à la moindre occasion. Épuisement professionnel, burn-out, et suicide s'ajoutent à la triste et grise atmosphère du travail, et remplissent parfois les colonnes des faits divers...

Voilà exactement le contexte dans lequel nous plonge cette pièce. Ici, une corporation « performante », puis l'habituelle petite culture d'entreprise pour laquelle on doit adhérer avec « motivation » sous la même insidieuse mécanique persuasive propre à toutes les dictatures. Puis les petits cadres carnassiers et opportunistes (V. Pascal, la patronne, F. Jeanrie, le jeune loup) qui s'entre cannibalisent dans une mièvre guerre  dégoulinant d'hypocrisie mielleuse et de baises stratégiques, les employés hagards et étouffés qui tentent d'esquiver et survivre au bureau (M. Larose, P. Limoges), sans oublier les formations-conditionnement, les party d'allégeance et les zélés collaborateurs, le tout couronnés de ces petites conversations à la fois insignifiantes et de perfides ragots lors de la pause cigarette où autour de la machine à café, conversations qui résument à elles seules tout le faux de rapports humains plaqués mais aussi tout le désespoir larvé d'asphyxie de l'âme. 

Et finalement il y a ces employés modèles, ceux dont on récupère la névrose obsessionnelle, le besoin d'estime et de perfection en les jetant en avant vers la surcharge de travail à coup de tape dans le dos et de vagues promesses, en trajectoire d'inéluctable fin dramatique (jouée ici par E. Fournier) : comme souffler sur quelqu'un qu'on sait être en train de s'embraser, de s'autoconsumer afin d'en tirer une flamme encore plus ardente. Quand il ne reste plus que des cendres, on peut toujours remplacer...

L'agnelle et les chacals : (Crédit : Valérie Cusson)

Au Japon, le terme karoshi désigne le fait de décéder des conséquences d'un surmenage, avec des occurrences qui se compteraient par... milliers!

Sur scène, un glauque univers composé de moult caisses de documents, de quelques bureaux et de cloisons de cubicules, valse la précarité et la mouvance (dans les transitions) par une parade de reconfigurations spatiales accompagnée d'une inquiétante et sombre trame musicale mâtinée de mantraesques typiques slogans motivationnels d'entreprise. Et cette mouvance matérielle se croise de climatiques mouvements en dent de scie où la fébrilité anxiogène et névrosée de la fourmilière-goulag se jette en contre-effet contre des flashs incarnant la triste « substance » existentielle pour les plus ou moins gardiens et prisonniers de ce relatif camp de travail.

Le langage non verbal sardonique, martial et dominant ou défentiel et évitant (selon le rôle) souligne le côté mécanique, hachuré de relations en déficit d'attention lié à l'effervescence contextuelle, mais aussi beaucoup à l'omniprésente ingérence des bidules électroniques : lecteur de musique, cellulaire, ordinateurs et tutti quanti. La non-écoute est généralisée, sous relative solitude communale.

 Crédit : Valérie Cusson

La composition des caractères est intéressante, avec de bons morceaux de vérité, mais aussi peut-être avec encore une certaine nervosité hésitante, se traduisant par de légers hiatus d'expression et de transition.

L'écriture émergente  fait preuve d'une grande sensibilité, d'un troublant sens de l'observation, mais se fait parfois insistante de ses inégalités en soulignant parfois beaucoup ce qui pourtant s'impose de facto, et ce, particulièrement dans un épilogue en complète rupture de ton où les personnages des cadres s'embourbent dans apartés télégraphiant ce que la pièce elle-même suggère bellement jusqu'à une première fausse fin ouverte, qui si elle eut été la vraie, eut sans doute laissé le spectateur avec toutes les interrogations nécessaires. Le procédé en flash-back à partir d'une mort annoncée permet un crescendo dramatique intéressant, mais souffre également de ce point de chute naturel (la boucle bouclée avec retour à la scène initiale) prolongé de cette laborieuse fin.

La climatique réaliste se double de sensibles effets de théâtre d'ombre symboliste soulignant la méphistophélique substance de la course à la réussite, mais aussi de révélateurs flottements corporels sur dérives existentielles incarnées par marionnette à prise directe en,  écho d'intériorité des personnages.

Plus que la perfection de la forme, l'intention, l'engagement, la pertinence de la démarche et la prise de risque définissent sans doute ce qu'on peut souhaiter voir, comme c'est le cas ici, chez de jeunes compagnies en pleine démarche de construction d'un langage et d'une identité pour un propos authentique et original.

Comme un work-in-progress prometteur, Je: faits divers est annonciateur d'un travail pertinent et engagé pour une jeune compagnie qui interroge ici parmi les plus capitales dérives de société en terme d'impact sur la vie citoyenne, avec ce climat de vie complètement cinglé et étranglé dans le chacun-pour-soi d'une abrutissante et déshumanisante postmodernité : un questionnement essentiel, important, pour la suite du monde.

À suivre!
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Texte : Véronique Pascal d’après une idéation de Véronique Pascal, de Jean Belzil-Gascon et d’Évelyne Fournier
Mise en scène : Jean Belzil-Gascon
Concepteurs : Annie Durocher, Valérie Cusson, Guillaume Sauriol-Lacoste, Josiane Fontaine-Zuchowski et Magali Letarte
Interprètes : Évelyne Fournier, Frédéric Jeanrie, Myriame Larose, Pierre Limoges, Véronique Pascal et Jean Belzil-Gascon.

17 au 28 février 2010 mardi au samedi 20 h/dimanche à 15 h
Espace 4001, 4001 rue Berri

Billetterie : 450-646-6435 ou je.faits.divers@gmail.com