Par Yves Rousseau
Avec Geometry in Venice, Michael Mackenzie explore les derniers moments d'un temps d'être, celui d'une famille victorienne s'accrochant à ses dernières illusions d'aristocratie, dans les ultimes soubresauts d'une époque : agonie sous montée du modernisme.
Crédit: Randy Cole
On ne peut s'empêcher d'établir un certain rapport entre Geometry in Venice de Mackenzie, et La Cerisaie, de Tchekhov. Non pas dans le ton : sans être complètement absent chez Mackenzie, le spleen nostalgique tchékhovien fait plutôt place ici à une certaine ironie dramatique face à une implacable chronique d'un temps d'être où trajectoires de destin sur intériorités suggérées sont minutieusement disséquées et exposées par une écriture parfois incisive. En fait, comme dans La Cerisaie, les personnages occupent une fin de cycle, celui des derniers sursauts d'illusions d'une aristocratie chancelante et amoindrie qui dans sa rencontre avec le modernisme et le capitalisme soit s'adapte, fuit où disparaît.
À cette fin, Mackenzie procède en deux temps : dans la première portion de la pièce, une immersion dans le quotidien d'une famille britannique vivant vers 1890 entre autres à Venise, restitue toute la rigidité des codes sociaux, toute l'importance du jeu du maintien des apparences face à une situation de plus en plus fragilisée : cette immersion expose la consciente que pouvaient avoir chacun des personnages et de leur situation, et de leur époque.
À cette fin, Mackenzie procède en deux temps : dans la première portion de la pièce, une immersion dans le quotidien d'une famille britannique vivant vers 1890 entre autres à Venise, restitue toute la rigidité des codes sociaux, toute l'importance du jeu du maintien des apparences face à une situation de plus en plus fragilisée : cette immersion expose la consciente que pouvaient avoir chacun des personnages et de leur situation, et de leur époque.
Crédit: Randy Cole
M. Moreen, le père dans la cinquantaine, représente le dix-neuvième siècle usé et presque débonnaire, un peu perdu et dépassé de ses illusions et vivant dans un certain manque de perspective. Amy, sa fille, une cocotte en attente d'un mariage, encore moins consciente du tournant des choses que son pater, s'oppose à Henry James, le prétendant, un fortuné Dandy poseur et maniéré, qui à partir d'une intelligence vive et aiguisée, représente celui qui s'accroche à ses prérogatives, à son statut, à une époque sous toute son évanescente gloire et orgueil. Sa lucidité n'a que d'égal que celle de la mère, Mrs. Moreen, qui prise dans le carcan du maintien du statut et des apparences ne voit que trop bien ce que le temps prépare, et elle ne recule devant absolument rien, malgré toute son imperfection et sa distance dans son rôle de mère, afin de préserver cet univers jusqu'à la mort de son fragile fils Morgan, un jeune surdoué à la sensibilité artistique qui ne voit que trop bien ce qui se passe : il est médicalement condamné et sa vie n'est qu'un perpétuel sursis.
Mrs. Moreen tente donc l'impossible afin de conserver à son service le tuteur de l'enfant, Pemberton, qu'elle n'a pas les moyens de payer. Pemberton est un jeune universitaire canadien dont les prémisses de modernité rencontrent les grands trésors de la science, de l'art et du classicisme occidentale, et ses enseignements au jeune garçon, dans une éclairant dialogue illuminant la pièce, évoquent et lancent en choc cette substance de civilisation comme un dernier chant du cygne face à l'ambiante incertitude issue de cet imminent changement au relent de mercantilisation des rapports.
Crédit : Maxime Côté
Après ce crescendo de construction, destruction en accelerando. La pression monte. L'auteur saute de l'autre côté des apparences, sous le masque, montrant la face cachée. Le vernis social et la morale craquellent en même temps qu'une époque s'émiette : parfois la mort, la désillusion, la fin pour des personnages alors révélés, humanisés, mis à nu de cette victorienne chape de plomb. Que de cornéliens dilemmes moraux pour chacun, comme pour ce Pemberton qui doit confronter besoin d'argent à honneur et devoir dans son rôle d'éducateur face au garçon!
Pour matérialiser le propos, le metteur en scène, Chris Abraham a choisi la transition quasi chorégraphique, ouverte, éclatée : des éclairages en proposition narrative de temps et de lieux se doublent d'une riche trame sonore de même nature, évocatrice d'un bord de mer, d'une cloche d'église, d'un contexte. Ce procédé à la mécanique théâtrale exposé table sur une scénographie riche d'accessoires disposés et transportés à vu, avec meubles d'époque et pendrillons mobiles sur tringle redivisant de suite l'espace, dans un environnement dynamique qui, sur ce sol immaculé où se trouve quelques dunes d'adriatique sable blanc est en constant mouvement. Les costumes, riches, variés et impeccables, complètent avec brio.
Crédit: Randy Cole
À cet ensemble, d'abord animé du statisme et de la rigidité climatique victorienne de la phase d'exposition, puis de l'effervescence dantesque et presque frénétique de la chute dramatique, se greffe une précise direction d'acteur, complètement mise au centre de l'opus. Un univers de jeu, d'incarnation, où les performances sensibles et convaincantes des comédiens se doublent d'une révélation : le jeune Elliot Larson, qui a l'âge du personnage de Morgan, joue avec aplomb et profondeur comme on en voit rarement à cet âge, en plus d'interpréter, et ce, fort bellement, plusieurs airs de piano intégrés à la pièce et rappelant le style impressionniste en vogue à l'époque.
La pièce de Mackenzie ne se livre pas immédiatement, mais trouve plutôt son effet dans son procédé de construction, qui se dépêche avec lenteur exquise et implacable. Lorsque le point de rupture est atteint, dès lors l'on est aspiré, comme le temps évoqué, dans un tourbillon sans merci.
La fin, comme un salut définitif et sans appel sur une époque, est marquante.
NDLR : La pièce est en anglais
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Le Centre Segal Centre en association avec le Crow's Theatre
Texte de Michael Mackenzie
Adaptation et mise en scène par Chris Abraham
Damien Atkins – Henry James
Graham Cuthbertson – Pemberton
Aidan Devine – M. Moreen
Susanna Fournier – Amy
Allegra Fulton – Mrs. Moreen
Elliott Larson – Morgan
Scénographie et costumes : Julie Fox
Éclairage : Luc Prairie
Son : Antoine Bédard
31 janvier au 14 février
Billetterie : 514-739-7944
Le Centre Segal des arts de la scène
5170, chemin de la Côte-Sainte-Catherine



