vendredi 12 février 2010

Chronique de la scène alternative - Le Combat contre la langue de bois du 9e Festival Voix d’Amériques

Par Yves Rousseau

Pertinent, actuel, engagé, militant, groundé, jouissif de sens, savoureux et exutoire, la grande tradition du Festival Voix d’Amériques est de retour : le combat contre la langue de bois, une scénique forme littéraire libre où dix personnalités se prêtent au jeu de la vérité-qui-dérange. Attention, propos engagés...

Sophie Cadieux (Crédit : Marie-Hélène Tremblay)



Sur scène, accompagnées par un trio de modal jazz contemporain et encadrées par l'animateur Jacques Bertrand, dix personnalités ont six minutes chacune pour liquider total ras-le-bol sur un sujet de leur choix. Pas de droit de réplique, pas d'interruptions. Paroles fiévreuses, comme un grand incandescent et libérateur flot de lave, avec des phrases de sens et d'engagement :  monologue, spoken-word, stand-up, performance, dans un espace de liberté à des lieux des impondérables du formatage commercial et de la marchandisation des arts de la scène. Avis aux intéressés, la salle était bondée par un éclectique et attentif public enthousiaste...

Voici, résumées dans leurs intentions, quelques interventions s'étant distinguées, avec courte présentation du tribun :

Entre autres animateur radio, documentariste pour Parole Citoyenne, journaliste engagé et mélomane averti impliqué dans la promotion de la scène musicale locale, Louis-René Beaudin brise la glace et donne le ton de la soirée avec un discours bien senti et bien envoyé portant sur cet aspect frileux au Québec à prendre le risque de dire les choses, cette tendance à éviter la confrontation à tout prix : une tendance qui serait généralisée à tous les enjeux de société et lieux de parole.

Charlotte Laurier (Crédit : Marie-Hélène Tremblay)

Comédienne, auteure et femme de théâtre Charlotte Laurier déverse un flot tendrement acide et dénonciateur face à un conformisme et une standardisation qui l'anéantissent : une ère de néo-duplessisme où les lobotomies en rabotement de la différence de jadis se traduiraient aujourd'hui par la lobotomie du confort indifférent. Dans son verbe, voilà le  pays de la grosse farce aux rêves de casino, un troupeau de mouton ayant abdiqué tout projet de société en votant pour « le frisé », un hyper conservatisme qui se complairait entre autres de scandales religieux de l'Église Catholique Romaine (position sur la contraception, les femmes, les homosexuels) : « nous sommes des morts vivant dans un château de carte qui s'écroule".

Femme de cœur, femme de tête, impliquée auprès des familles défavorisées de  Montréal, forte d'une éloquence incarnée d'authenticité charismatique de l'âme belle, Soeur Esther Champagne pousse un grand cri pour la justice sociale et rappelle ce pouvoir que nous avons par nos investissements et par nos choix de consommation face à des corporations canadiennes (entre autres minières) qui ne se gênent pas parfois pour souiller eau et ressources de villageois exploités vivant de pays en développement, ou encore face à des commerces vendant des produits fabriqués dans de déplorables conditions souvent par des ouvriers très jeunes : “nous avons le pouvoir de nos solidarités et de nos avoirs”.  Les corpos devraient être interpellées et surveillées, dixit Sœur Esther, rappelant les salaires honteux des dirigeants qui créent la misère. La justice précède la charité, argue-t-elle : la justice par des mesures sociales adaptées et une meilleure répartition de la richesse rendrait obsolète toute charité comme couvert sur la misère.

La journaliste Odile Tremblay parle avec éloquence et moult humour de l'anti-intellectualisme primaire québécois : le nom “intellectuel” à lui seul jetterait l'effroi. Morons et fiers de l'être au royaume des chroniqueurs démago-populistes où le désastre d'un système éducatif effondré n'encouragerait pas le citoyen à penser, mais à se divertir. Comme un héritage de la grande noirceur, un duplessisme latent :  la pensée élaborée serait jugée subversive, et mise à l'index.

La comédienne Sophie Cadieux dénonce la malédiction des top listes de tout et de rien auxquelles on tente de faire adhérer tout artiste en vue, corvée souvent acceptée “sous le nanane qu'on va parler de son show” ou encore sous la charge morale de rendre service à un artisan émergent. Non seulement ces listes seraient non seulement bizarrement concordantes (dans les choix soumis ou mis en exergue) avec la saveur du mois à promouvoir et donc entachées de biais marketing publicitaires, mais elles procéderaient lourdement de cette tendance très post-moderne à papillonner d'un sujet à l'autre pour “éviter d'avoir à parler d'un même sujet plus de deux minutes pour pas paraître intello”,  avec infestation de ’"one-liner : nommer versus connaître. Pourquoi ne pas plutôt outiller les gens pour faire leur propre choix, conclut-elle?  Un propos très pertinent par Mme Cadieux (qui rejoint celui de plusieurs panellistes : Beaudin, Laurier et Tremblay)  pour un constat dont on semble trouver écho chez plusieurs gens de médias face au glissement vers une certaine ‘couverture’ culturelle éludant la critique et le travail journalistique légitime,  fédéré et indépendant de tout glissement mercantiliste.

Will Prosper (Crédit : Marie-Hélène Tremblay)

Will Prosper est un militant lié aux droits civils et l'un des fondateurs de Montréal-Nord Republik. Intervenant jeunesse, documentariste engagé, sa lutte s'inscrit contre la marginalisation économique, culturelle et sociale et la répression : une quête de justice, pour une intégration juste et égalitaire des minorités. Sa charge poétique contre les errances du capitalisme, la concentration de la richesse et la paupérisation des pays pauvres par pillage de leurs ressources matérielles et humaines étale et dénonce tous les mécanismes d'une marginalisation et d'une ghettoïsation comme on en retrouve parfois à l'intérieur d'une ville d'un pays dit développé : Will Prosper rappelle que plus de 40 % des citoyens de Montréal-Nord vivent sous le seuil de la pauvreté...

Pertinent, actuel, engagé, militant, groundé, jouissif, savoureux et exutoire, voilà un espace de réflexion, de pensée, un atypique espace de nouvelle théâtralité d'une militante humanité se matérialisant en espace de liberté, où une parole citoyenne franche, éloquente et  importante,  fesse sur le bon clou. Intellectuel, dans le noble sens du terme, et en étroit écho de l'actualité.

Des intentions qu'on semble ne trouver que très parcimonieusement parfois dans certaines oeuvres de théâtre francophone, mais qu'on voit déferler régulièrement du côté anglophone de la scène québécoise : comme un espace de réflexion, d'avant-garde qui resterait à définir. Comme si la réalité rejoignait étrangement le propos des panellistes, avec une certaine frilosité envers tout intellectualisme, tout discours ou questionnement...

Une fois par année, ce n'est peut-être pas assez!

Encore !

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Animé par Jacques Bertrand
Avec Louis-René Beaudin, Sophie Cadieux, Sœur Esther Champagne, Clank, Francine Grimaldi, Charlotte Laurier, Martin Léon, Claude Poissant, Will Prosper, Odile Tremblay.
Interventions musicale et mise à mort des discours trop longs : Fred Fortin, Justin Allard et François Lafontaine

Présenté le jeudi 11 février 2010 dans le cadre du Festival Voix d’Amériques
4848 St-Laurent