Par Yves Rousseau
Avec Abyme, le Théâtre du Vaisseau d'Or tente, à partir du phénomène de la guerre, de cerner la source de l'inflation haineuse, tout en dénonçant les errances de l'information spectacle et de la marchandisation de la souffrance humaine.
Confortablement écrasé devant le téléviseur, lobotomisé par le scintillement cathodique, l'œil morne et l'esprit aussi avachit que le corps, devant nous chaque jour dans l'imperturbable distance du confort de l'indifférence défilent des torrents d'horreurs. Lointaines, déréalisées, impalpables, les pulsions meurtrières ou génocidaires et la haine atavique opposant les peuples semblent intangibles, inexplicables, comme s’il était tout à fait impossible d'en transposer la genèse comportementale en notre intériorité.
Et c'est précisément la situation de Jeanne et Jonathan, jeunes bobos indifférents observant un reportage sensationnaliste en direct portant sur un conflit armé. Entre quelques bouchées de grignotines, et quelques verres de vin rouge, au milieu de leurs babillages stériles, un questionnement point, les amenant à se fabriquent quelques jeux de rôles en crescendo de situations abjectes et haineuses, en tentant de saisir, comprendre la genèse de la pulsion de mort.
L'opus procède d'un travail d'adaptation ayant permis de s'approprier l'objet d'inspiration, soit le Film No Man's Land, de Denis Tanovic qui se déroulait originalement pendant la guerre de Bosnie. Ici, quelques soldats de camps opposés de ramassent dans la même tranchée territoriale limitrophe, toute fuite étant impossible, car coincés sous un feu croisé. De surcroît, l'un d'eux est assis sur une mine bondissante. Leur seul espoir, les démineurs casques bleu canadien. Une reporter suit l'action en direct, de l'information spectacle télévisé sensationnaliste qui capitalise sur la détresse des intéressés. Forcé de cohabiter, malgré que chacun accusa l'autre d'être l'instigateur du conflit, les belligérants se révèlent peu à peu de leur humanité contrastée de haine et de bestialité dans un dantesque climat torturé sous le paradoxe de cocasses contrastes.
Que de pertinentes questions posées : dans notre milieu douillet, somme-nous rendus insensible à la détresse d'autrui? L'horreur est-elle devenue une abstraction par effet de surexposition médiatique? Et jusque quel point cette agressivité dormante existe-t-elle en nous? Et ce voyeurisme médiatique de la marchandisation de la téléréalité de l'horreur ne procède-t-il pas de la pire et abjecte obscénité?
Impliquant, dilemmique, le propos se matérialise sur scène en trois zones d'existence se jouxtant. Tour à tour isolé par des découpes lumineuses, se trouve, primo, côté jardin un univers expressionniste et anguleux, celui de la tranchée avec gravier, cadavre, et étayage douteux avec un arrière-plan d'une semi-transparence glauque permettant d'ectoplasmiques jeux d'ombre; puis secundo, côté cour, le salon confortable des bobos; et tertio, la reporter, occupant les latéralités de la salle et l'avant-scène et crapahutant parfois même dans la tranchée.
Guillaume Cyr hérite du rôle statique de celui sis sur la bombe, où tout se joue dans la voix, l'expression du visage, bellement habité. Alexandre Leroux arbore une inquiétante expression psychopathique parfaitement de circonstance pour son volatile personnage de soldat arrogant, imprévisible et faux-cul, alors que Benoît Drouin-Germain en militaire du camp opposé blessé à la jambe, rend viscéralement l'agression, l'humiliation et la douleur subie dans le build-up de la haine. Delphine Bienvenu, en impossible et angoissée ergoteuse hystérique pacifiste refusant l'idée d'une violence atavique compose bellement son personnage totalement insupportable face à son son antithèse, le garçon viveur et pragmatique et quasi-pro-guerre incarné avec flegme par Alexandre Dubois. Geneviève Bélisle complète avec énergie dans le rôle de la « journaliste » hystérico-électrisée, complètement et pathétiquement convaincue de la validité et de l'utilité de sa « mission ».
Quelques costumes militaires typiques des milices de bric et de broc en contexte de quasi-guerre civile côtoient les vêtements confort et tout aller des civils. La sonorisation permet relativement d'apprécier un tant soit peu le reconnaissable style de Dmitri Marine, mais sans le mettre en exergue.
Si occasionnellement l'adaptation et la mise en scène produisent quelques situations paraissant un peu tirée par les cheveux ou trop appuyées (essentiellement pour la reporter), elle est généralement pour le reste captivante très découpée, et rythmée en variation. L'utilisation du français d'ici donne une texture charnue et interpellante à l'ensemble, mais la convention suggérant les multiples langages se matérialise légèrement plus laborieusement. Quelques inégalités de transition se dissolvent dans un ensemble généralement très correct, engagé et intéressant. Le côté intimiste du lieu met naturellement le jeu à l'avant-plan, avec il faut le dire, une distribution comptant parmi la crème de la jeune relève.
Le résultat est efficace, et offre plusieurs bons moment.
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Texte librement inspiré du film No Man’s Land de Danis Tanovic
Adaptation et mise en scène : Mariflore Véronneau
Assistante à la mise en scène : Maude Laurendeau
Comédiens : Geneviève Bélisle, Delphine Bienvenu, Guillaume Cyr, Benoît Drouin-Germain, Alexandre Leroux, Alexandre Dubois
Conception sonore : Dmitri Marine
Conception du décor : Loïc Hoy-Lacroix
Conception des costumes : Mariflore Véronneau, assisté des comédiens
Conception des éclairages : Julie Brosseau-Doré
Du 2 au 13 février 2010 à 20 h
Au Théâtre de l’Esquisse, 1650 Marie-Anne Est
Réservations : 514-934-1964
Et c'est précisément la situation de Jeanne et Jonathan, jeunes bobos indifférents observant un reportage sensationnaliste en direct portant sur un conflit armé. Entre quelques bouchées de grignotines, et quelques verres de vin rouge, au milieu de leurs babillages stériles, un questionnement point, les amenant à se fabriquent quelques jeux de rôles en crescendo de situations abjectes et haineuses, en tentant de saisir, comprendre la genèse de la pulsion de mort.
L'opus procède d'un travail d'adaptation ayant permis de s'approprier l'objet d'inspiration, soit le Film No Man's Land, de Denis Tanovic qui se déroulait originalement pendant la guerre de Bosnie. Ici, quelques soldats de camps opposés de ramassent dans la même tranchée territoriale limitrophe, toute fuite étant impossible, car coincés sous un feu croisé. De surcroît, l'un d'eux est assis sur une mine bondissante. Leur seul espoir, les démineurs casques bleu canadien. Une reporter suit l'action en direct, de l'information spectacle télévisé sensationnaliste qui capitalise sur la détresse des intéressés. Forcé de cohabiter, malgré que chacun accusa l'autre d'être l'instigateur du conflit, les belligérants se révèlent peu à peu de leur humanité contrastée de haine et de bestialité dans un dantesque climat torturé sous le paradoxe de cocasses contrastes.
Que de pertinentes questions posées : dans notre milieu douillet, somme-nous rendus insensible à la détresse d'autrui? L'horreur est-elle devenue une abstraction par effet de surexposition médiatique? Et jusque quel point cette agressivité dormante existe-t-elle en nous? Et ce voyeurisme médiatique de la marchandisation de la téléréalité de l'horreur ne procède-t-il pas de la pire et abjecte obscénité?
Impliquant, dilemmique, le propos se matérialise sur scène en trois zones d'existence se jouxtant. Tour à tour isolé par des découpes lumineuses, se trouve, primo, côté jardin un univers expressionniste et anguleux, celui de la tranchée avec gravier, cadavre, et étayage douteux avec un arrière-plan d'une semi-transparence glauque permettant d'ectoplasmiques jeux d'ombre; puis secundo, côté cour, le salon confortable des bobos; et tertio, la reporter, occupant les latéralités de la salle et l'avant-scène et crapahutant parfois même dans la tranchée.
Guillaume Cyr hérite du rôle statique de celui sis sur la bombe, où tout se joue dans la voix, l'expression du visage, bellement habité. Alexandre Leroux arbore une inquiétante expression psychopathique parfaitement de circonstance pour son volatile personnage de soldat arrogant, imprévisible et faux-cul, alors que Benoît Drouin-Germain en militaire du camp opposé blessé à la jambe, rend viscéralement l'agression, l'humiliation et la douleur subie dans le build-up de la haine. Delphine Bienvenu, en impossible et angoissée ergoteuse hystérique pacifiste refusant l'idée d'une violence atavique compose bellement son personnage totalement insupportable face à son son antithèse, le garçon viveur et pragmatique et quasi-pro-guerre incarné avec flegme par Alexandre Dubois. Geneviève Bélisle complète avec énergie dans le rôle de la « journaliste » hystérico-électrisée, complètement et pathétiquement convaincue de la validité et de l'utilité de sa « mission ».
Quelques costumes militaires typiques des milices de bric et de broc en contexte de quasi-guerre civile côtoient les vêtements confort et tout aller des civils. La sonorisation permet relativement d'apprécier un tant soit peu le reconnaissable style de Dmitri Marine, mais sans le mettre en exergue.
Si occasionnellement l'adaptation et la mise en scène produisent quelques situations paraissant un peu tirée par les cheveux ou trop appuyées (essentiellement pour la reporter), elle est généralement pour le reste captivante très découpée, et rythmée en variation. L'utilisation du français d'ici donne une texture charnue et interpellante à l'ensemble, mais la convention suggérant les multiples langages se matérialise légèrement plus laborieusement. Quelques inégalités de transition se dissolvent dans un ensemble généralement très correct, engagé et intéressant. Le côté intimiste du lieu met naturellement le jeu à l'avant-plan, avec il faut le dire, une distribution comptant parmi la crème de la jeune relève.
Le résultat est efficace, et offre plusieurs bons moment.
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Texte librement inspiré du film No Man’s Land de Danis Tanovic
Adaptation et mise en scène : Mariflore Véronneau
Assistante à la mise en scène : Maude Laurendeau
Comédiens : Geneviève Bélisle, Delphine Bienvenu, Guillaume Cyr, Benoît Drouin-Germain, Alexandre Leroux, Alexandre Dubois
Conception sonore : Dmitri Marine
Conception du décor : Loïc Hoy-Lacroix
Conception des costumes : Mariflore Véronneau, assisté des comédiens
Conception des éclairages : Julie Brosseau-Doré
Du 2 au 13 février 2010 à 20 h
Au Théâtre de l’Esquisse, 1650 Marie-Anne Est
Réservations : 514-934-1964