vendredi 29 janvier 2010

Une liaison pornographique, de Philippe Blasband - Mea Culpa Théâtre

Par Yves Rousseau

Avec Une Liaison pornographique, le théâtre Mea Culpa explore un petit espace de transgression, de plaisir et de liberté, comme  passerelle de vie traversant abîme de post-moderne solitude. 

Crédit : Jean-Philippe Baril Guérard



Il y a de ces moments, au milieu des routines de l'existence, qui sont marquants, importants : peut-être parce qu'ils nous ont totalement appartenu sans (encore) être pollués par les vicissitudes de la vie ? Comme ces grandes amitiés dans la liberté de la jeunesse, où rôle social, hiérarchies procédaient encore d'un destin indifférencié et où il était encore possible d'être et de partager dans l'essence de ce chacun était.  Puis l'âge adulte, où sous le poids de l'obligation, du moule, des fonctions, souvent bien peu de tout cela survit : dans la dépossession de soi, ces bouffées d'air se laissent chercher.

Et c'est exactement la situation des deux protagonistes de la pièce. Étouffés dans l'anonymat de solitude relative du travail, engoncés dans le défilement des fades jours qui se ressemblent, écrasés par cette impression de ne plus s'appartenir, elle et lui quelque part autour de la trentaine, décident de se créer ce type d'espace de liberté, et de le défendre. Ici,  autre étape de vie oblige,  l'amitié n'est point platonique, mais amoureuse, érotique, et complètement détachée de toutes contraintes : ayant répondu à une petite annonce, deux étrangers se rencontrent régulièrement dans un hôtel, dans le simple but, en toute lucidité, de passer un bon moment. Deux personnages ordinaires, dans toutes leurs humaines contradictions.

Crédit : Jean-Philippe Baril Guérard

Sans contraintes, sans fréquentations extérieures aux rendez-vous, sans but matrimonial (du moins initialement) la banalité d'une relation amant-maîtresse se transforme en beauté justement du fait de cette sensible façon d'évoquer cette bulle d'oxygène, ce havre de liberté exutoire et fantasmagorique arraché à une existence prise dans le spleen étourdissant de la grande grisaille du quotidien de grandes personnes désillusionnées. Du moins jusqu'à ce que chacun ne puisse contenir un désir de pousser plus loin : le propos devient alors très contemporain de cette très post-moderne peur de l'abandon, et donc de l'engagement...

Loin du romantique, la rencontre devient un espace sensible, de profonde humanité, poétique et ludique : c'est à partir d'un procédé en flash-back que les personnages rejouent sous pincement nostalgique, mais résolu, les souvenances liées à ces quelques mois d'abandon. Chaque phase de la rencontre est de suite commentée en aparté, dans un montage très serré de courtes scènes en alternance de voix. Chaque moment est ainsi éclairé des pensées intimes, du regard porté par chacun des personnages, dans une auto-analyse paradoxalement très suave, pulsionnelle, en jeu de vérité. L'écriture est fine, délicate, et l'incarnation par l'émotion dresse tout autant que le texte une fresque impressionniste d'un temps d'être. Les rapports charnels sont parfois chorégraphiés, dans la puissance du suggéré, ou montrés dans l'aftermath par procédés d'ellipses. Mise en vertige.

La scénographie soignée soutient en merveille l'aspect tantôt dualiste, tantôt fusionnel du propos : la salle est divisée en gradins opposés, avec au centre un rectangulaire praticable transversal acajou séparé centralement par une rangée suspendue sur tringle de paravents en papier de riz, évoquant un peu une traditionnelle habitation japonaise. Ces panneaux s'ouvriront partiellement après une exposition initiale où chacun des personnages n'est visible que pour un côté de la salle, afin de créer une dichotomique aire de toujours fragile et évanescente « union ». Une musique de jazz électronique ambiance procédant d' ostinatos transiques, atmosphériques et langoureux, complète les transitions.

Crédit : Jean-Philippe Baril Guérard

Le jeu, toujours sur la ligne du texte, explore les zones sinueuses des émotions contrastées du sentiment amoureux contenu, de ce petit pincement paradoxal de la chair à la fois joyeuse et infiniment triste, et utilise beaucoup et généralement bien l'incertitude signifiante des silences, hésitations, gestes ratés : un langage à quelques rares occasions par contre un peu trop souligné. L'expression se promène bien dans toutes ces zones à la complémentarité antinomique, et offre de très beaux moments avec des scènes charnelles en bonne voie de perdre quelques dernières poussières de nervosité ou inconfort, vraisemblablement simple question de quelques enchaînements. Tout est sur la bonne voie.

Voilà certes une petite heure agréable, et un départ  solide et prometteur pour une jeune compagnie formée par trois jeunes diplômés de l’école de théâtre du Cégep de Saint-Hyacinthe, qui se sont adjoint pour la présente du jeune metteur en scène Michel-Maxime Legault qui s'est fait remarquer, entre autres, avec de brillantes réalisations pour le Théâtre de la Marée-Haute.

Une jeune compagnie émergente à surveiller.

On passe un bon moment.
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Texte de Philippe Blasband
Une production de Mea Culpa Théâtre
Mise en scène de Michel-Maxime Legault
Comédiens : Émile Beaudry, Amélie Carrier,
Scénographie et Costumes : Julie Émery
Lumières : Josiane Fontaine Zuchowski

Du 26 janvier au 6 février 2010
À l'Espace 4001 (4001 rue Berri)
Billetterie : 514 386.6381