mardi 7 septembre 2010

Théâtre l’Instant - Emma, de Dominique Bréda

Par Yves Rousseau

Avec Emma, le Théâtre l'instant peint la toile ironique et contrastée d'une époque engluée dans la tragédie confortable de la vacuité, du consumérisme et de la lobotomie existentielle télévisée.




Devant vous, dans le minuscule espace intimiste, outre la présence de l'interprète, là tout contre, se trouve en arrière-plan un mur oblique à la tapisserie de destin déchiré. Plus tard, quelques insertions musicales psychedelico-progressives flottantes viendront s'intercaler entre les tableaux, sous chorégraphie du flottement existentiel :  celui où on tente de prendre prise quand tout se bouscule et semble nous échapper.

Les spectateurs sont posés en quelque sorte comme confidents silencieux :  une femme nous visite, témoigne, du point de vue d'étapes de vie désordonnées — dramatiques, cocasses tableaux mêlant en va et viens,  d'abord l'enfance, puis l'adolescence ou la quarantaine divorcée, et la fin, l'hospice, dans le memento mori de la sénescente solitude : vanitas vanitatum, omnia vanitas. La langue multiplie de façon totalement ironique, iconoclaste, en dérision d'humanité les références philosophiques, scientifiques et littéraires d'auteurs et de penseurs dont elle est saturée, mais toujours sous le principe de cette autocontemplation en verve acide, sceptique, et tournant en bourrique toutes les humaines prétentions : sic transit gloria mundi.

L'ensemble est ironisé sous le principe d'une relation amour-haine agacée avec Flaubert et sa Madame Bovary,  relation elle-même parallèle à une vision aigre-douce du destin : le réalisme désillusionné surfe, telle l'errance existentielle, sur une chronique lucide d'un post-moderne temps d'être. Les prémisses du mythe romantique du bonheur d'antan sont mises en relation avec les fausses promesses de bonheur d'aujourd'hui dans les lendemains qui déchantent de la totale vacuité d'une société de consommation où le shangri-la prend la forme d'une télé 37 pouces, propose une image personnelle pré-formatée par milles produits, et où la vie s'achève dans un fauteuil roulant en forme de panier d'épicerie...

« Vous croyez que le bonheur existe, ou c'est un concept qui a été inventer pour vendre chaussures sport et lecteur DVD? »

La mise en scène minimaliste sert bien le propos — en ce sens qu'elle met en relief une interprète particulièrement allumée — mais trouve sa limite dans la récurrence du procédé : une certaine saturation d'effets en tiers final. Le jeu physique, expressif, sensible et incarné d'une comédienne très physique, donne de belles dimensions de sens à un personnage jamais, du moins en surface, triste ou démonté, mais plutôt perpétuellement légèrement sardonique, acide, dans ce regard nostalgique, exacerbé, moqueur, complice et révolté qu'on peut avoir lorsqu'on observe notre vie à une époque précise, et dont toutes les facettes sociétales ou personnelles ainsi mises en perspective par le recul nous sautent cruellement à la gueule sans compromis : l'ensemble dans un palpable arrière-plan constitué de cette époque teintée de vitesse et de ce sentiment que tout nous échappe, celui de perdre pied dans le tourbillon étourdissant du village global et de la globale marchandisation de l'être.

Un bon moment de lucidité.

NDLR : Ceci est la critique du spectacle original présenté en  janvier 2010.
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En reprise - Théâtre Prospero, Salle intime 7 au 25 septembre 2010
20 h 15 du mardi au samedi / 19 h 15 les mercredis

Texte de Dominique Bréda

Mise en scène : André-Marie Coudou
Assistance à la mise en scène : Marie-Pyer Poirier
Collaboratrice au projet : Isabelle Tincler
Avec Enrica Boucher
Concepteurs : Noémie Avidar et Alexandre Tougas


12 au 30 janvier
Théâtre Prospero, 1371 rue Ontario Est
Billetterie : 514-526-6582