dimanche 31 janvier 2010

Théâtre Les Trois Arcs - L'Amour incurable

Par Yves Rousseau

Avec L'Amour incurable, le Théâtre Les Trois Arcs propose un doux conte pour les grands, ou le verbe magnifique traverse le merveilleux, le fantastique et les saisons belles du grand cycle de la vie.

Crédit : Louis-Martin Charest


En ce lieu déréalisé, celui de l'ailleurs de l'imaginaire, un veuf sentant sa fin proche impose trois épreuves  à  chacun de ses trois fils afin de déterminer lequel héritera : d'abord, rapporter le plus petit chien, puis la plus fine toile, et finalement la plus belle princesse. Épreuves initiatiques, périples formateurs, voilà trois odyssées, trois parcours au parfum de quête existentielle, en trois lieux : à partir de l'atavique antre paternel, solidement ancré dans l'évanescence de la mémoire et du temps, en passant par une expressionniste orée des bois aux  totémiques arbres , jusqu'à ce château magique  ou vivent  des mains sans corps et une princesse-chat à délivrer, les fils Pierre, Jean et Jacques battent la campagne et ramènent chacun, par trois fois, le résultat de leur recherche. En apparence le fruit d'un caprice sénile, les sages et formatrices manoeuvres du père s'avéreront philosophiquement ancrées dans le cycle des choses, de la croissance et de la perpétuation de la vie...

Profondément éclectique, fruit d'un collage d'influences lié au théâtre absurde, fantastique et au beau verbe, le réalisme magique de Louis-Dominique Lavigne promène un univers d'émerveillement qui à partir de prémisses boulgakoviennes mâtinées de surréel, emprunte dans sa forme le parcours d'un conte baroque pour les grands :  onirisme, antipsychologie, décalage, lyrisme, ludisme, écriture musicale et poétique, jeux de textures et de couleurs et tourbillon épique dans un texte sensible, humblement raffiné, papillonnent de beauté et de sérénité.

Crédit : Louis-Martin Charest

La musique électronique est au synthétisme et à la modernité ce que cette pièce est à un petit ensemble acoustique : un espace d'humanité, organique, suave, vibrant, à l'image même de ces résonances transitionnelles de sens, aux sonorités de cordes, guitare et clarinette basse, méditative et sagement poignante. L'aspect de sobriété crée un bel espace théâtral en trajectoire du devenir, car si il est question de deuil, de mort, c'est sous un crescendo de vie que l'œuvre  bat, rythmée par le rituel de la passation, de la transmission, de la renaissance, et des saisons en mouvements climatiques aux couleurs des luminescences de la destiné : des glauques interlopes initiaux au jaune Van Gogh, comme soleil frappant le grand cycle bouclé de la vie. Renaissance...

Ainsi, une scénographie enclavée par une  périphérie de praticables propose de sombres tubes métalliques obliques suggérant arbres et forêts jouxtants une centrale aire de jeu dépouillée où trônent trois tables paysannes avec tabourets, l'ensemble étant dominé de pleine hauteur en arrière-plan par par trois larges pendrillons clairs équidistants,  d'une féodale et martiale prestance.

Entre chaque tableau, outre la narrativité des éclairages, un véritable ballet chorégraphie le réagencement des tables en symboliques symétries variées,  chacune de ces configurations établissant une convention théâtrale de lieu efficace et totalement ouverte sur l'imaginaire. Cette manipulation physique est le fait de deux chanteuses, accompagnant leurs gestes graciles et coordonnés de mélopées envoûtantes et mystiques telles d'homériques sirènes.

Aux costumes terriens et sobres des  hommes, s'opposent les tenues féminines, éclatantes et immaculées pour la princesse-chat (la conquête du cadet), et colorées pour les jeunes filles (les élues des deux aînées) : aux  antipodes de la surcharge.

Est-il nécessaire de préciser que la mise en scène procède d'une grande maîtrise? À partir de style de jeu en parfaite découpes situationnelles inductives, la vibrance des récits de péripéties de la quête côtoie l'ironie de ces solonelles rencontres paternelle grave et espiègle, alors que les visites au château magique procèdent de persiflages et badinages sur geste surréel, en valse-poursuite. Le jeu fraternel, précis, épuré, caresse l'émotion par l'élan haut et clair du verbe bien fait, et bien dit, dans une retenue qui laisse détails et subtilité s'envoler de belle expression.

C'est tout à fait charmant et bienséant :  un théâtre qui, tout en douceur, berce l'âme de tendre fabulation dans la mémoire de la grande loi de vie : memento mori...

Du théâtre qui fait du bien.

À voir !
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Texte de Louis-Dominique Lavigne
Mise en scène : Ghyslain Filion 
Musique : Vincent Beaulne
Scénographie : Valérie Deschênes et Fannie Breton-Yockell
Costumes : Julie Pelletier
Éclairages : Nancy Bussières
Chorégraphies : Louis-Martin Charest

Comédiens : Robert Lalonde, Étienne Pilon, Jean Turcotte, Sébastien Gauthier, Annie Berthiaume, Olyvia Labbé et Sarah Dagenais-Hakim.

28 janvier au 13 février 2010
Espace Libre
1945, rue Fullum, Montréal
www.espacelibre.qc.ca
Billetterie : 514-521-4191