mercredi 2 novembre 2011

Théâtre de la manufacture - Au Champ de Mars, de Pierre-Michel Tremblay

Par Yves Rousseau

Avec Champs de Mars, Pierre-Michel Tremblay part des prémisses du champ de bataille et de l'aftermath existentiel pour exposer un territoire d'intériorité qui sans faire de cartier, décape  la risible postmodernité de notre petit coin de confort indifférent.

Crédit : Suzane O'Neill

En reprise, théâtre du Rideau Vert, 1er au 12 novembre

NDLR Critique de janvier 2010

Instinctivement, en contemplant l'affiche apocalyptique du spectacle, et en captant de facto ce thème de l'aftermath guerrier, plusieurs ont sans doute songé à un drame viscéral et sanglant, voire une tragédie. Ce n'est pas tout à fait faux, ni tout à fait vrai. Oui,  il y a certes une profonde dénonciation de la guerre (ici nos soldats en Afghanistan), oui on y trouve une incisive critique sociale sur cette façon que nous avons de transposer nos occidentales valeurs dans nos interventions « pour la paix », mais le propos ne s'arrête pas là, ni dans la forme, ni dans l'esprit.

À partir de la thématique précitée, Champs de Mars est en fait une oeuvre qui comme une cascade d'ironie cruelle et d'humour noir coulant sur lave d'incandescentes blessures, s'évapore de miasmes en verve acide en dressant un portrait cruellement rigolard et d'une acuité sans merci de notre post-moderne réalité. Le champ de bataille au sens propre, qui fut celui d'un ancien combattant de Kandahar  en plein choc post-traumatique, devient le champ de bataille intérieur et de ce vétéran, et celui des autres personnages gravitant autour de lui - chacun des caractères occupant une part d'utopie, de lubie, mais aussi de vérité.

Crédit : Suzane O'Neill

Les personnages sont complètement tourné en bourrique en même temps que montrés dans toute leur humanité contrastée. Il y bien sûr ce soldat skinhead heavy métal  (le vétéran) sous-culturel alcoolique, toxicomane, hanté par ce sergent imaginaire qui est une transposition du brain wash militaire aux relents de valeurs canadiennes, dans l'utopie de la libératrice civilisation apportée aux Afghans;  puis il y a sa psychiatre traitante,  une névrosée baignant dans l'utopie de l'empathie tarifiée et l'étatique surcharge de travail dévolue au praticien, et elle contient sa désillusion, son ras-le-bol et son épuisement en tentant de le sublimer dans de méditatifs cours de clarinette klezmer;  on trouve ensuite ce professeur de musique, une ultra satire de petit bobo plateau dans l'utopie gaugauche altermondialiste pacifiste zen conscientisée dont les milles prétentions et le look surfait artistico-intello branchouille affecté cachent un narcissisme, un arrivisme et une vacuité de poseur sans nom; finalement,  on rencontre ce réalisateur de camelote filmique (style action) et télévisuelle tendance-concept de pacotille à la mode, en burn-out , hyperactif de gestuelle de vendeur de char usagé et de verbe en forme de bullshit,  manipulant avec ostentation frénétique son blackberry centre de vie.  C'est que ce dernier  est mis en relation par la psy avec le vétéran afin de documenter sa prochaine « œuvre » (film d'action de pacotille) : par le biais de ce personnage, la charge envers certaines errances médiatiques est sans pitié...

Crédit : Suzane O'Neill

Tout cela est livré à partir d'une scénographie toute fonctionnelle, avec coin jardin le bureau d'un BCBG sage et générique de la praticienne, et côté cour la garçonnière de l'assistance (du soldat), crade, jonchée de vaisselle sale et de bouteille vide .

Chaque réplique est un trait révélateur aigre-doux exutoire, jouissif, livré sous action-réaction constante par ces dyades absurdes et improbables, devant une salle croulant de rire sardonique : un rire de sens qui n'est pourtant pas celui de la facilité. L'interprétation est charnue, complice, incarné, avec des comédiens qui semblent autant endosser rôle et propos que prendre plaisir, sous une direction à la fois précise, grave et espiègle qui dénote un grand sens du tempo, du détail déclencheur.

Un peu plus d'une heure de délire hilarant passant dans un éclair de lucidité.


À voir!

_________________________________________

En reprise, théâtre du Rideau Vert, 1er au 12 novembre

Texte : Pierre-Michel Tremblay
Mise en scène : Michel Monty
Comédiens : Josée Deschênes, Justin Laramée, Mathieu Quesnel, Sébastien Rajotte et David Savard
Assistance à la mise : en scène Geneviève Lessard
Décor : Patricia Ruel
Costumes : Sarah Balleux
Éclairages : Guy Simard
Musique originale : Jean-François Pednô
Accessoires : Marie-Ève Lemieux


26 janvier au 6 mars
Théâtre La Licorne
4559 Papineau, Montréal
Billetterie : 514.523.2246