Par Yves Rousseau
Dans la liste, un corps maternel arpente de sa parole un territoire d'intériorité, âme asphyxiée croulant sous le poids de sa fonction dans le relatif post-moderne isolement : soliloque du coupable sentiment d'insuffisance sur cri étouffé.
Crédit : Valérie Remise
Être captive. Oh! Certes pas d'un cachot, parlons plutôt d'une prison dorée : sous le poids du devoir, de l'amour maternel, les murs de l'enfermement existentiels sont peints aux couleurs du quotidien, et de tous ces petits fardeaux et corvées qui se répètent, et se répètent sans cesse. La lessive, les repas, les courses, l'éducation des enfants, et tutti quanti. Pétrifiée sous le poids de l'obligation et de la litanie de tâches, une mère témoigne : la dépossession, le siphonnement, le temps qu'on a plus, puis ce profond sentiment de ne jamais y arriver, de ne pas en faire suffisamment. Coupable. Épuisée. N'exister qu'au travers de sa fonction nourricière, donner perpétuellement la béquée et se vider de sa substance. Sans espoir : enfants jeunes, destins tracés, l'agonie personnelle, l'asphyxie roulent sur les longs rails sans fin d'un destin annoncé. Petit désespoir lancinant et brûlant. Et profond déchirement d'une indicible solitude dans un univers qui se dérobe, qui se déconstruit de cette insuffisance chronique ressentie : comme ces listes dressées, qu'on arrive que de plus en plus difficilement à combler, comme ce contrôle qu'on arrive plus à... contrôler. Perde prise, sentir la vie s'échapper comme sable entre les doigts, dans un grand vertige de lassitude. Un simple oubli sur une de ces listes, aura de tragiques conséquences...
Crédit : Valérie Remise
Profondément actuelle, La Liste explore une très contemporaine situation liée à l'éclatement des structures sociales : l'isolement, la raréfaction du support social (amis et famille élargie), la perte de sens et d'appartenance pour des êtres captifs d'un rythme de vie frénétique et abrutissant. Comme cette mère débordée, isolée et dysthymique, qui n'a guère que sa voisine comme amie. Tous y reconnaîtront un morceau d'aujourd'hui, en particulier les parents, et surtout les mères.
Crédit : Valérie Remise
Pour illustrer situation et terrible solitude, d'abord un domestique et cruel silence interrompu par quelques bruits d'électroménager, tels les cycles du frigo. L'univers chancelant s'éclate de lumineuse angularité, glauques clairs obscurs ou crus domestiques, et la geôle oppressante est scellée de l'expressionniste jeu d'ombre des carreaux projetant au sol une suggestion de barreaux. Outre une table de cuisine, un mur de fond comprend trois portes de placards, et l'enfermement métaphorique des objets de l'esclavage , obsessionnellement rangés, explosera d'une déconstruction en éclatement symbolique, parallèle à la dérive d'un personnage perdant totalement pied sous le poids de l'effritement de défenses de contrôle et d'un carcan de culpabilité.
Crédit : Valérie Remise
Si le propos est certes ancré dans quelques effets scénographiques, quelques accessoires recurents, il procède pourtant avant tout d'un grand dépouillement. L'espace de jeu est un lieu de paroles, lent, posé, très épuré, où c'est avant tout la charge des mots, qui ancrés dans de parcimonieux gestes de sens trouvent ainsi tous leurs effets, puis avancent, frappent, claquent de cette lancinante douceur violente : leur sens précis et incarné simples et porteurs touchant pile , se dépêchant avec une étouffante lenteur en induisant la charge émotive de l'univers évoqué.
Visiblement, ici, la metteur en scène Marie-Thérèse Fortin a voulu, à partir d'un texte d'une puissante lucidité viscérale et sans artifice, créer un espace d'humanité, de parole, où tout l'espace dramatique découle d'une étroite communion avec une interprète virtuose, et où le réalisme apparent se sublime progressivement en espace psychique, en fresque de trouble intériorité. Texte dépouillé commande approche épurée. Le sens est dans la subtilité : la prouesse est exigeante, et l'indispensable concentration est totale pour une prestation ne tolérant pas la moindre absence ni le moindre accroc. La présence est entière, incarnée et cette exigence pour l'interprète (fantastique) trouve son équivalence dans l'attention et l'abandon exigible chez le spectateur, pour une prestation qui à aucun moment ne se compromet de facilité. À quelques pirouettes scénographiques près, l'oeuvre est fidèle à sa substance puriste, et tant le texte livré que le procédé dramatique sont au service, d'un point de vue méta, de ce crescendo dantesque et claustrophobique mâtiné de triste ironie et de quelques jaunes ricanements.
À partir d'un procédé d'immersion réaliste sobre et efficace, La Liste transporte dans un univers d'intériorité pesant de sens, actuel, et pose d'essentielles questions sur cette façon parfois absurde que nous avons, au troisième millénaire, de vivre.
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Texte : Jennifer Tremblay
Mise en scène : Marie-Thérèse Fortin
Interprétation : Sylvie Drapeau
Assistance à la mise en scène et régie : Stéphanie Capistran-Lalonde
Dramaturgie : Charlotte Farcet
Décor : Jasmine Catudal
Costumes : Isabelle Larivière
Éclairages : Claude Cournoyer
Environnement sonore : Nancy Tobin
Accessoires : Julie Measroch
Maquillages : Angelo Barsett
12 janvier au 6 février 2010
Théâtre d'Aujourd'hui
3900 rue Saint-Denis
Billetterie : 514 282 3900



