Par Yves Rousseau
Avec Limbes, Christian Lapointe revisite la mythologie judéo-chrétienne dans une cérémonie païenne donnant au mot iconoclaste, tout son original sens dans l'humaine post-moderne déchéance aux trente pièces d'argent.
Crédit : Guillaume D. Cyr
Christian Lapointe nous propose une adaptation en trois stations (Calvaire, Résurection, Purgatoire)) de l'écriture dense, mythologique, et mystiquement poétique de William Butler Yeats : préraphaélisme, thématisme biblique, contra naturalisme, théâtre inductif et littéraire croisent expressivité cérémoniale iconoclastique (face au dogme), occulte, le tout servit sous le symbolisme ritualisé, mimographique, codifié et inductif inspiré du théâtre Nô.
D'une densité sanguine, d'une obédience contra-narrative où l'idée, l'émotion, se dessinent par les mots comme symboliques et climatique forme de sens habillant la fresque, le Théâtre de Lapointe, dans son crescendo de déconstruction d'une oeuvre de Yeats, lance dans une course folle les ataviques errances humaines de l'incrédulité et de la trahison : à partir d'un jeu conceptuel axé sur les judéo-chrétiennes figures triturées (entre autres Thomas, Judas), le manque de foi ou de vision dans le pragmatisme vénal et le matérialisme propulsent l'humanité dans les lendemains maudits de l'individualisme fourbe et néo-libéralisant du capitalisme sauvage : l'ère post-moderne résultante de vingt siècles d'aveuglement volontaires, de culte du veau d'or.
Crédit : Guillaume D. Cyr
Prémisses du désastre annoncé axé sur une certaine vision du destin du Christ, sont installées dans un portion première fidèle à l'esprit original du style Yeats puis le procédé est repris dans sa trame et mis en dérive dantesque dans sous un irrévérencieux délire grotesque et trash, où masques et procédurales poses stoïques en lente chorégraphie font place à la transgression sur la transgression, au blasphématoire sur blasphématoire : les figures maudites et inquiétantes en déclamation hallucinée sous masques blancs en parfaite unité de style Nô, se transforment en gargouilles masquées de sac de papier, tordus, méphistophéliques, en éructations grondantes, gutturales, épileptiques, où la parodie déclamatoire et le le jeu antinomique croisent le vulgaire de sens, le joual, l'acte grivois, le fluide corporel diversifié, et la fécalisation substantifique, en totale rupture : de la naissance du propos, en passant par sa vie, puis son apocalypse, la forme suit un biblique triptyque de l'ordre annoncé, avec tertiaire épilogue, post-moderne chute contemporaine...
Procession lente, obséquieusement torturée et méthodique, la grand-messe chamanique et faustienne de Lapointe se récupère d'une expiatoire et communale auto-flagellation de conscience, dans les indulgences lancées à la gueule d'une sanguilonante catharsis : la crucifixion par le feu intense et sans compromis d'une cuisante fête sauvage à l'immonde beauté, dans le total rejet de la séduction confortante envers une coupable plèbe dont on mesure par La Question dans l'extase de l'agonie le degré de théâtrale dévotion, un acte de contrition de deux heures quarante en continuité, punitive récompense et jouissif supplice dans la Chapelle surchauffée aux spartiates banquettes approximatives. Transcendante révélation par l'élévation en martyr, sans compromis : dans la nef, pour les fidèles du théâtre d'initié, les réactions furent extrêmes, de la béatifiante post-traumatique libation illuminante, à l'apostasie totale en éloge de la fuite, côté porte de sortie.
Crédit : Guillaume D. Cyr
La scénographique église en croix latine suggérée sur plateau surélevé en praticables, évoque avec perspective antique et biblique le climat contemporain, avec des matériaux modernes tels que la semi-transparence du fond de scène en polythène permettant jeux de silhouettes ectoplasmiques, et projections dans un flou mystifiant, ici rappelant peut-être Rossetti, Tadema, Waterhouse, et là évoquant la croix; où encore en fond de déambulatoire, un trio formé de deux poteaux de téléphone absidiaux encadrant un juchoir central qui accueillera un Christ noir ou blanc, femme ou homme, crucifié de lumière ou de ténèbres. Ce juchoir donne sur un bassin sacramentel circulaire en position choeur, et l'ensemble évoque quelques Maîtres Autels jouxtés de pilastres. Aux extrémités du transept (évoqué), deux praticables portent musiciens (luth, musette, percussions, flûte) et omnisciente voix poétique , alternant ou illustrant les tableaux d'interventions atmosphériques (hypnoméditative et déchirée, Nô), la croisée étant close par le jubé d'une rangée de spots délimitant la nef, donc les gradins.
L'eau et le feu, la vie et le couteau, le sang et le vin : les symboles antagonistes et les éclatements paradoxaux du Théâtre Péril transcendent une substance existentielle tordue de sens dans une intégrité dissociée de toute coagulation créatrice. Sans compromis, l'objet théâtral laisse songeur, dubitatif, réflexif, à la fois effervescent, lucide et assommé, et se traverses-en perpétuel paradoxe, dans la plus pure relation d'amour-haine profonde, viscérale, d'agacement enchanté et douloureux.
Une pièce de théâtre comme un manifeste claquant haut et fort : tel le symbolisme le fut face au formatage naturaliste, le travail de Lapointe défie le téléromanesque et l'art esthétisant de Parnasse-branchouille, sans pour autant tomber dans la contra-réaction du nivellement vers le bas populiste, à thème confortant, où à l'opposé l'onanisme intellectuel théâtral précieux et sectaire. Il cherche à extraire l'acte théâtral du préformatage mercantile, emprunte les sentiers de la transgression sans s'enfarger dans le misérabilisme victimisant manichéen et ose l'intellectuel, la recherche, l'éclectisme bariolé et baroque, dans la grande marche de reconquête et d'occupation de cet ailleurs théâtral riche de sens comme rare havre de paroles de liberté parfois menacé d'institutionnalisation muselante.
Aucune indifférence possible : dans la révolte de la fuite, où dans la mortification révélatrice, le théâtre de Lapointe incommode, charge, fonce d'une epormyable verve contre tous les fondements du confort de l'indifférence.
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Traduction, adaptation et mise en scène : Christian Lapointe d'après Calvaire, Résurrection et Purgatoire de William Butler Yeats
Comédiens : Sylvio-Manuel Arriola, Christian Essiambre, Olivier Lépine, Jocelyn Pelletier et Ève Pressault
Narrateurs musiciens : Mathieu Campagna et Christian Lapointe
Dramaturgie : Hanna Abd El Nour
Scénographie : Jean-François Labbé
Costumes : Dominic Thibault
Musique : Mathieu CampagnaLumière : Martin Sirois
Vidéo : Lionel ArnouldMasques : Danielle Boutin
Assistance à la mise en scène : Adèle Saint-Amand
19 au 30 janv.
Théâtre La Chapelle
3700, Saint-Dominique
Billetterie : 514-843-7738