Par Yves Rousseau
Après avoir en novembre superbement composés avec l'impitoyable drille vaudevilliste de Feydeau, nous retrouvons les finissants de la promotion 2010 du CADM dans une pièce présentant un défi de jeu de nature presque complètement opposée : une tragi-comédie baroque, quasi épique, mais sous un tempo tout aussi enflammé.
Dans un petit village du début du vingtième siècle, mais qui donne l'impression d'une médiévale arriération, Juana exhibe tel phénomène de foire son fils gagne-pain, un nain hydrocéphale déficient profond. Mais Juana meurt, et au village, parents se disputent le lucratif monstre dont ils augmentent la rentabilité en lui exposant les attributs. La belle soeur Mari-Gaila fière et indépendante, qui bave de désir pour un beau saltimbanque, voit dans l'occasion une façon de s'affranchir de son sacristain d'époux, alors que la soeur de la défunte, Marica, convoite sa part des revenus. La dispute sera croisée d'interventions du maire, puis d'une plèbe de bon à rien et médisants en tout genre d'un patelin aux milles perfides commérages, et ensuite hantée d'esprits démoniaques, dans un village où les pleurs et lamentations à larmes de crocodile accompagnent ces morts qu'on dépouille ni vu ni connu de leurs deniers et dont on se relance subrepticement les cadavres chez l'un et chez l'autre afin d'éviter d'en payer les funérailles...
Valle-Inclán, décompose de façon épouvantable le mince paravent de prétention de la morale bourgeoise : le côté pastoral d'une Espagne encore engoncée dans le 19e siècle est lancé en théâtre panique frénétique dans une révélation sardonique, mâtinée d'humour noir où les personnages traditionnels pas très longtemps idéalisés sont implacablement dépouillés de leurs façades de faux semblant et de bien paraître pour ne mieux qu'exposer une réalité de moderne obédience, avec des caractères perclus de tout autant moderne décadence. Les prêtres ou sacristains y sont désillusionnés, cinglés et presque officieusement défroqués; les femmes revêches, adultères, coquines et intéressées cherchent parfois l'émancipation, et en paient, comme Mari-Gaila, le prix; puis les hommes y sont proxénétiques et vénaux. Tout cela dans un climat et une structure sociale qui, sous l'apparence d'antique cohésion étouffante, est à la porte de l'éclatement.
Il y avait sans doute de quoi, dans le contexte espagnol de l'époque (1920), créer une véritable commotion avec une telle pièce qui procède d'une subversion complète des valeurs du temps (honneur-patrie-religion), et où la difformité physique du « principal » personnage est métaphorique d'une communale et satirique difformité sociale, psychique et morale digne de la farce.
Avec le personnage didascalique du chien du bohémien divinateur, une présence narrative unique, et avec ces grandes fresques où les comédiens enfilent parfois au vu moult personnages comme on revêt un costume, on touche un peu au genre épique mâtiné d'un grand lyrisme expressif avec des êtres entiers, viscéraux, torturés et parfois légèrement potaches dont la tonalité émotive se double d'une autre musicalité, véritable celle-là, incarnée par un musicien-personnage produisant surréels et saisissants effets parfois dantesques (violon, guitare), et par de chorales cantigas monophoniques.
La minérale scénographie impressionnante (qui serait inspirée, comme pour les costumes, de Goya — La Boda?) se compose d'un ensemble de murets et plateaux granitiques ceignant une place centrale. À jardin une rangée de mats domine un évasement rocheux aboutissant à partir de promontoires sur le plat, alors qu'à cour escaliers et palissades sur hauteur et mur de pierre constituent suggestion d'habitation : une perspective en « v » de topographie descendante. Des projections en fond de scène rythment jour, coucher incandescent, et firmament en laissant deviner ici cimetière, et là église, sous des éclairages parfois mystiques.
Une oeuvre exigeante, tant dans le rendu que dans la nécessité de traduire humour et traits d'esprit issus d'une réalité extraculturelle dont les prémisses et références appartiennent de surcroît à contexte temporel particulier : de ce fait un exercice tout à fait formateur, qui représente autant un défi (bellement relevé) pour l'équipe en tant que transposition, que pour le spectateur qui doit capter et saisir les éléments d'une complexe réalité, pourtant en apparence simple : absolument pas prédigéré.
Très intéressant, une vision très particulière, un humour noir presque cruel et implacable.
NDLR – Les spectacles d'école de théâtre sont couverts sous forme d'une chronique, car les comédiens sont toujours en formation.
_________________________________________________
Texte : Ramón del Valle Inclán
Mise en scène : Philippe Soldevila
Comédiens en formation : Mikhaïl Ahhoja, Philippe Audrey, Hugo B. Lefort, Sonia Cordeau, Édith Côté-Demers, Alexandra Cyr, Michèle Dorion, Charles-Alexandre Dubé et Catherine Rivière.
Scénographie : Katia Talbot
Costumes : Érica Schmitz
Éclairages : Claude Accolas
Musique : Alexis Raynault,
22 au 30 janvier
Théâtre Rouge
Conservatoire d’art dramatique de Montréal
4750, avenue Henri-Julien
Billetterie : 514 790-1245.