lundi 28 septembre 2009

Groupe du Sqare - Un suaire en Saran wrap, de Manon Lussier - Théâtre d'Aujourd'hui

Par Yves Rousseau

Avec un Suaire en Saran Wrap, Manon Lussier plonge avec tendresse et ironie dans le souvenir : perte et deuil sur lumineux morceaux d'enfance.

Sur scène, plancher boisé sombre, quelques meubles de teintes sobrement compatibles, éclairages intimistes et accessoires domestiques réalistes sont dominés en arrière-plan par une immense fresque d'art moderne. Quelques projections de photos familiales interviendront parfois, sous flux narratif. De la musique de requiem (Mozart et tutti quanti) et de polka-accordéon habillent le climat contrasté : une ambiance en dent de scie, blessure versus douce auto dérision féminine. Par exemple sur la lubie de l’obsession et du contrôle :

dimanche 27 septembre 2009

Théâtre Tout à Trac - Alice au pays des merveilles - Maison-Théâtre et tournée

Par Yves Rousseau

Avec « Alice au pays des merveilles », le Théâtre Tout à Trac revisite ce conte de Lewis Carroll en y incluant des éléments inspirés par « De l'autre côté du miroir » et « La Chasse au Snark» : une adaptation où magie, émerveillement, plaisir et rires sont au rendez-vous, et ce, autant pour les petits que les grands.


Crédit : Marc-Antoine Duhaime

samedi 26 septembre 2009

Imago Théâtre - Down from heaven, de Colleen Wagner

Par Yves Rousseau

Avec Down from heaven, Colleen Wagner oppose animalité, individualisme versus pureté, humanité, sous un parfum de fin du monde. Civilisation et poésie contre ténèbres barbares.


Chroniques - Abé Carré Cé Carré et Pétrus - Théâtre La Chapelle

Par Yves Rousseau 


Avec Chroniques, Emmanuel Schwartz accouche d'un Triptyque, trois morceaux distincts mais complémentaires traçant le panorama déchiré des héritiers blessés de feu le vingtième siècle, les lendemains éclatés aux plaies sanglantes : le nihilisme sublimé dans la lumière du temps et de la vie.

Crédit: yulphoto.ca

jeudi 24 septembre 2009

Monsieur de Pourceaugnac - Compagnie Tu vas le sentir - Salle Fred-Barry (Caserne Létourneux)

Par Yves Rousseau

Avec Monsieur de Pourceaugnac, le Théâtre Tu va le sentir prend le partie de la pantalonnade pour cette galéjade où Molière tourne en bourrique une certaine petite bourgeoisie de province prétentieuse, aux manières lourdes, empruntées et grotesquement surfaites. On dit qu'il en eut l'idée suite à un séjour au Limousin, où il se vit traité de façon discutable, du moins de la perspective d'un habitué aux formes de la cour...



mercredi 23 septembre 2009

Porte Parole Théâtre - Sexy béton - Centre Segal

Par Yves Rousseau


Le 30 septembre 2006 s'effondrait le viaduc de la Concorde, à Laval. Cinq morts, six blessés et une commission d'enquête plus tard tard, tout va très bien, madame la marquise, on en entend plus parler. Tout va si bien, vraiment? Dans un théâtre documentaire passionnant empruntant au journalisme d'enquête, Portes Paroles Théâtre nous révèle une réalité bien moins reluisante. Loin, la coupe aux lèvres.

Crédit : Kirk Wight


mardi 22 septembre 2009

Et je sais que cela doit être le paradis - Les Perverties - Petite Licorne

Par Yves Rousseau

Avec « Et je sais que cela doit être le paradis » Marie-Ève Gagnon explore un ironique espace de rencontre entre deux incommensurables solitudes de substance opposée, les lendemains tristes d'un agonisant individualisme triomphant.

Crédit: Philippe Latulippe

lundi 21 septembre 2009

Théâtre Espace Go - Une truite pour Ernestine Shuswap, de Tomson Highway

Par Yves Rousseau

Avec « Une truite pour Ernestine Shuswap », Tomson Highway revisite avec esprit toute la force tranquille, humaniste et pacifique d'un peuple qui en dépit de tous les outrages et spoliations, debout, encore, témoigne de sa présence, et de ses espoirs. Peut-être, pour une fois, devrions-nous écouter?




dimanche 20 septembre 2009

La compagnie N' Scena - Dom Casmurro, de Joaquim Maria Machado de Assis - Le Milieu

Par Yves Rousseau


Avec Dom Casmurro, Les Productions N' Scena offre une première adaptation québécoise pour le moins singulière de l'œuvre de l'écrivain brésilien Joaquim Maria Machado de Assis.

Écrit en 1900, l'opus, du moins dans cette adaptation, est un mélodrame réaliste : après avoir évité la prêtrise de justesse, malgré le poids des attentes issues du serment de l'offrande de son fils à la vie religieuse fait à dieu par sa « mama », un jeune homme se marie avec sa belle, mais sombre dans le vice de la jalousie et ruine son existence.

La texture sociale et l'ambiance dramatique correspondent à un style théâtral cathochard, qui sous la chape du clergé, connut une certaine popularité dans le Québec, du... dix-neuvième siècle, mais nous est ici livré en costumes contemporains. Tant dans sa conception, sa substance que ses visées morales, cela semble complètement daté et les personnages, attendus.

Aménagé dans un loft industriel, le vaste espace de jeux dominé par quelques pendrillons blancs qui permettront quelques jeux d'ombres, comprend quelques artéfacts pouvant évoquer cour, terrasse, jardin, et même intérieur, avec parfois un certain flou de proposition contextuelle. Quelques effets sonores et projections complètent, pour les suggérer mer, voyage et tutti quanti.

Une exposition fastidieusement et brouillonne initie cette histoire simple, linéaire et aux rebondissements prévisibles qui s'étire sur pratiquement deux-heures: de judicieuses coupures semblent éludées. Et que peut-on dire de cette mise en scène scolaire, ou tout s'anticipe, se devine selon une obséquieuse parade ahurie rappelant ces apparitions constipées et inconfortables de non-acteurs devant commettre une prestation de jeu dans certains spectacles télévisés ou estudiantins ?

Le ton est laconique, le jeu, désincarné s'il s'en fut, paraît inhibé, inconfortable, figé, pétrifié de rigidité, avec le regard et le positionnement d'entretien fuyants, évasifs. L'expression est tiqué, explorant divers niveaux de profondeur de ce plusieurs pourraient sans doute qualifier de médiocrité. Des prestations mécaniques, des plaqués d'intentions, des gestes empruntés et des enchaînements qui semblent comme ces « incarnations », être à la l’interprétation dramatique ce que le calque de la peinture à numéro est à l'art, achèvent le tout.

La diction est mâchée, rabotée, « gnangnangnan », récitative, et s'additionne à la lourdeur générale. Les sonorités se confondent, certaines syllabes sont avalées et les mots sont de surcroît fréquemment concaténés. Certaines scènes frisent, du fait de l'amalgame d'éléments précités, le pathétique.

Long, lourd, pénible, dans une multiplication d'inadéquations touchants à peu près tout les aspects de l'œuvre, sauf le travail audio-visuel, efficace et intéressant.

Les visées de démocratisation, d'accessibilité et de gratuité pour l'art de cette jeune compagnie sont certes nobles, mais peut-être reste-t-il encore quelques petits ajustements à apporter afin d'atteindre un tant soit peu ce substantifique idéal du théâtre.

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Une production N' Scena

Mise en scène par Geneviève L. Fontaine
Éclairage par Mylène Choquette
Scénographie par Joannie d'Amour
Animations par Parisa Mohit
Musique de Jon Oster

Sur scène : Samuel Chan, Cédric Cilia, Diane Corbeil, Glen Knorr et Natalia Perez

Le Milieu, 6545 Durocher, suite 200
17 au 26 septembre
Billetterie : 514-483-6077

samedi 19 septembre 2009

La Campagne, de Martin Crimp - Théâtre Double Essence

Par Yves Rousseau

Avec La Campagne, le Théâtre Double Essence dresse un élégiaque portrait de la contemporaine instrumentalisation des relations et de la non-communication absurdement triste : métaphore d'une époque?


Sous un mantra-esque manteau sonore sourd et inquiétant et glauque qui viendra hanter la pièce par dantesques résurgences, d'abord, isolant l'espace de jeu, un triangulaire en diagonale du carré scénique couvert de plantes graminées d'automnales sécheresses, longe l'avant-scène et embrasse son jumeau inversé, un espace de carrelage d'un ocre sombre, avec en pointe avancée, côté cour, une chaise. L'arrière-plan est fidèle à ce qu'énonce le texte, et ce mur en planche non dégrossie avec cette poutre surplombant le tout représente bien un bâtiment campagnard transformé en habitation. Les éclairages découpent l'espace par clairs obscurs, isolent les visages en latéralités contrastées, ou en contre plongée avec gargouillesque effet, tout cela venant compléter ce climat particulièrement sinistre. Certes un travail soigné, vraiment, hormis quelques effets sonores morbides peut-être trop affectés et attendus.

Un couple, bourgeois. Lui, médecin de campagne. Là dans la chambre, une jeune femme, inconsciente, qu'il aurait trouvée sur la route. Rocambolesque suite de prétextes abracadabrants, faux-fuyant et prise de bec avec madame. La fille (ou la maîtresse), dans la désinhibition vaporeuse, reprend conscience, s'enquiquine avec l'épouse, puis l'époux. La perpétration irréparable scellera à tout jamais le cercueil d'amour factice de ces deux derniers. Inavouable secret commun. Condamné à la tristesse du faux, pour toujours. Tout pour préserver le statut, les apparence, le fric.

Tous sont maudits. La femme dans son aveuglement volontaire complice, le mari veule et abject sous sa fausse superbe mal assurée, et même la pauvre fille, la maîtresse imprévisible, vénale, cynique et complètement camée. Ce n'est pas la situation qui importe, mais l'implacable façon dont se tisse cette toile de mensonge, de faux, où aucun élément de relation n'est spontané, ou tout se « deale », se marchande au prix de l'âme, ou tous ont les mains sales et le savent.

Que des échanges en dyades-duels, par scènes très découpés : elle, lui; lui, fille; fille, elle. Elle essentiellement sur la chaise avant, lui, grenouillant dans les arrière-plans fourbes et torves. Les dialogues de sourds en récurrences absurdes, précis, claquant et d'une froideur métallique, et toujours en crescendo vers l'éclatement, se matérialisent par le même langage de l'espace et du corps : pour illustrer l'incommunicabilité et la l'oppression d'un univers captif Sébastien Dodge a choisi d'alterner vague d'immobilisme, de catatonie expressive, avec ressac en choc d'éclats, en collision, comme pour cette fantastique scène avec le vil et sa maîtresse en jupon rouge comme le sang...

Anne Sophie da Silva hérite du rôle de l'épouse cinglée dont la rigidité obsessionnelle, l'ascétisme de ton et d'expression, le regard perclus de folie anxieuse conjuguée au statisme relatif de sa position, tout cela induit l'épouvantable climat d'asphyxie, une prestation particulièrement habitée dans le visuel, les postures, le faciès, mais perfectible dans la voix (pose), qui même à l'intérieur du concept de fixité, peut parfois sembler légèrement désincarné. Jean-Pierre Gonthier aborde son personnage par le biais débonnaire sardonique, répondant aux velléités environnantes par une dégoulinante hypocrisie faussement rassurante et mièvre, c'est assez correct, avec parfois une nervosité (du caractère) légèrement trop affectée, et un côté vil, sardonique qui pourrait être plus habité. Finalement, Ansia Wilscam Desjardins chauffe la scène avec ce personnage de toxicomane gothique à la spontanéité inquiétante, morbidement suave comme un parfum charnel et fatal : c'est bellement rendu dans la voix et l'animalité titubante, hédoniste, blessée et démente, un des moments puissants de la pièce.

S’il reste quelques ajustements normaux pour un début de cycle, n'empêche que l'opus parvient déjà à bien cerner et rendre cet incroyable univers malsain de communale solitude, de consumérisme relationnel, et de non-écoute généralisée et de non-dits révélateurs ici livré par une mortelle métaphore d'un temps d'être...

Intéressant, une démarche originale par une jeune compagnie au travail recherché.

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Mise en scène : Sébastien Dodge
Assistance à la mise en scène et régie : Caroline Briand
Comédiens : Anne Sophie da Silva, Jean-Pierre Gonthier, Ansia Wilscam Desjardins
Costumes et décors : Julie Émery
Éclairages : Maxime da Silva
Musique : Martin Bédard

16 septembre au 3 octobre
4001 Berri
Réservation : 514.596.2142



vendredi 18 septembre 2009

Théâtre d’Aujourd’hui - Caravansérail, de Robert Claing

Par Yves Rousseau

Avec Caravansérail, Robert Claing et ses amis peignent une fresque magnifique : panorama aux teintes subtiles et contrastées du temps et du destin, formidable élégie de la vie et de l'amitié.

Crédit : Valérie Remise

La pièce, véritable espace de poétique tendresse fraternelle en quatre saisons, installe sont climat d'humour cocasse et profondément humaniste dans un léger spleen « Beaudelairien », avec ce tchékhovien petit pincement nostalgique du temps qui passe.

Las, fatigués, désillusionnés, sont Benoît et Paul, à cette étape de leur vie où, après s'être déjà réinventé moult fois, après s'être battu dans les tumultes de l'existence, ils se demandent si cela vaut bien encore la peine de continuer la rixe, plutôt que de simplement se laisser glisser dans le temps. La vieillesse bientôt cognera à la porte. Et là, en pleine canicule, au hasard d'une conversation, sur ce banc Parisien, cette solitaire quête d'un petit moment de repos se transforme en une lumineuse et profonde rencontre touchante et totalement iconoclaste entre deux étrangers, des Québécois de passage . Amitié nouvelle, projets et folie : encore une fois, recommencer, rêver, vivre...

Deux personnalités aux antipodes, évoquant tant de typiques duos comiques. Benoît, tout en éclats sensibles, magnifiés, excessifs, est un érudit professeur fraîchement retraité, légèrement misanthrope, pessimiste et grognon, mais avec le paradoxe d'un pétillant regard d'enfance, encore vivant, bouillant de verve lettrée et lumineuse, lui qui n'espérait pourtant plus grand chose de son métier et d'un bancal système éducatif : « je ne suis plus responsable de l'ignorance de qui que ce soit ». Paul, grand séducteur devant l'éternel, viveur étincelant et sensible, méditatif, est un comédien éteint par l'incessant flot de niaiseries à jouer pour la boîte à insignifiances qu'est devenu le petit écran. Sensible, torturé, il contemple tristement sa vie par le biais de ces mouches à truite (de souvenance) qu'il conçoit, avec comme matériel, des artéfacts vestimentaires ou corporels des femmes de sa vie. Écœurés, en sursis dans la fuite dans un nulle par de l'imaginaire, voilà achetée, ensemble, une vielle ferme déglinguée d'ici qui devient le lieu de toutes les renaissances, un voyage sur les ailes de liberté, dans une complicité en prises de bec revêches et maladroites de vérités et de vulnérabilités révélées, et... avec une touche de désespoir dans l'évocation de ce que jadis ils furent et qu'ils tentent, toujours, de réinventer.

Crédit : Valérie Remise
Benoît Dagenais, Paul Savoie

Enluminé par les arias de la gastronomie du terroir du verbe, en œnologiques éclats existentiels vibrants de couleurs, le texte est un festin gustatif promenant odyssée iconoclaste dans quête de sens , de Paris-plage en fantasme de Provence vinicole, jusqu'au Québec : un sommet montagnard (et une fantastique scène sur l'absence de Réponse...), et... une ruine agricole au milieu d'un champ de patate. Campé sur Dune existentielle dans désert d'errance, cette ruine à reconstruire, comme eux-mêmes, devient mythique oasis, communale auto fiction pensant blessures, Caravansérail sur la longue route de l'absurdité de la vie.

L'image est brillamment soutenue par une scénographie dépouillée et totalement au service du propos. Dominée en un arrière-plan par une Saharienne luminescence ocre, une inclinaison de sombres praticables disjoints forme une ligne d'horizon tantôt dunaire, tantôt montagnard, avec le banc de l'initiale rencontre perché sur la crête, et les antres d'individualités campées par deux chaises Van Gogh-esque opposées à cour et à jardin. La métaphore est complétée et soutenue par une musique arabisante, et l'ironie de la proposition explose en scène finale, avec une étonnante dérive ou réalité et fantaisie moyen-orientale se rejoignent, étonnamment ...

Le jeu est incarné, vibrant, sensible, sobrement évocateur, et cette façon de porter le texte dans toutes ses ironies (sur le théâtre, entre autres) et dans toutes ses tendresses complices dépasse complètement le cadre du simple travail théâtral bien fait, même convivialement. Il y a une palpable dimension de personnalisation réciproque entre texte et jeu, une profondeur d'intentions reposant sur une connaissance complice, cette forme espiègle et taquine, mais fondamentale d'affection unique à l'amitié vraie. Le bel esprit de verve tendrement caustique chargé d'humour et d'autodérision se matérialise dans la lucidité mûrie par la perspective existentielle d' un esprit lettré, mais dans une totale humilité complètement dévolue au propos. Virtuose entretien.

Devant un tel alignement des planètes, le metteur en scène Robert Bellefeuille a eu la sensibilité d'une simplicité respectueuse, sans simagrée scénique inutile, laissant la place belle au jeu, au dialogue. Tout est dans le détail, le raffinement du geste, le construit des tableaux, la suggestion. Apparente simplicité, sur raffinement exquis. Virtuose prestation dans cette façon unique d'explorer une masculine amitié dans la spirale du temps.

On vous en a assez dit, question de ne pas gâcher votre plaisir...

Caravansérail est un grand bonheur, une de ces pièces qui fait du bien, mais tellement de bien !

Oh que oui, certes du pur bonheur!

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Texte de Robert Claing
Mise en scène par Robert Bellefeuille
Comédiens : Benoît Dagenais, Paul Savoie
Assistance à la mise en scène et régie par Audrey Lamontagne
Scénographie par Jean Bard
Costumes de Linda Brunelle
Éclairages par Erwann Bernard
Musique originale de Louise Beaudoin

15 septembre au 10 octobre 2009
Théâtre d'Aujourd'hui
3900 rue Saint-Denis
Billetterie : 514 282 3900

jeudi 17 septembre 2009

Les Éternels pigistes - Pi…?! - Théâtre La Licorne

Par Yves Rousseau

Avec Pi...?! , les Éternels Pigistes abordent le thème de la mort et de la quête de sens de vie sous la moderne solitude existentielle dans toutes ses errances, à partir d'un humour noir tordant et dramatique.


Quoi de mieux afin de créer une sorte de retour du refoulé commun et une soirée truffée de lapsus et d'actes ratés embarrassants, que d'établir de facto une règle interdisant d'aborder un sujet brûlant et incontournable avec des questions que tous souhaitent poser à un être que cela risquerait de déranger ou blesser?

Et, toujours, quoi de plus révélateur qu'une situation où on laisse chacun des protagonistes tracer la carte de son essence d'être, de ses peurs et obnubilations, en jetant ces personnages dans un événement social ou tout le caché se montre, mis en exergue justement par un maladroit badinage rythmé des inévitables prises de bec, tout cela ne faisant que cruellement révéler le sous-texte existentiel? Rajoutez quelques conflits latents, la désinhibition progressive par l'alcool, et un bizarroïde fou du roi de service comme catalyseur...

Voilà : Emmanuel (Christian Bégin) a été médicalement ressuscité après 17 minutes de mort clinique, suite à un accident de la route. Après quelques mois de convalescence, le corps est intact, mais l'âme reste coincée dans l'antichambre de la vie. Manu est un devenu éteignoir d'illusion, passif agressif, cynique, contemplatif et dépersonnalisé. Un révélateur de prétentions, multipliant les faux pas plus ou moins intentionnels, ce qui en l'occurrence sera délicieusement désastreux pour cette soirée entre amis que son épouse (Marie Charlebois) , qui tente de se réapproprier sa vie de couple (ou son spectre factice original, en faux-semblant boiteux, mais confortable), finit par lui faire à contrecoeur accepter, pour le ramener dans la vie et le remettre dans le « monde ». À condition de ne pas parler de « ça », comme modus vivendi – tous y feront des efforts désespérés afin de faire comme si de rien n'était arrivé, mais la bête humaine est bien curieuse...


Par sa mort, Manu, un chef cuisinier, réalise l'abyssale vacuité de sa vie. De la mort, point de tunnel lumineux, de visage aimé. Juste le vide : « je ne suis pas revenu de nulle part, je suis juste encore, là ». Manu est passé d'un vide à l'autre, ça lui saute maintenant en pleine face, et c'est ça qui le ronge. Mort déjà, avant d'être mort. Cruelle lucidité. Tout le faux relationnel normalement assumé lui est alors intolérable. À son ami Pierre-Louis (Pier Paquette), un professeur de CEGEP tout en verve gouailleuse venu passer la soirée avec Sue (Isabelle Vincent), sa femme horticultrice (dans l'appréhension du vieillissement et du départ de son époux volage), il pourra jeter à la gueule, suite à un récit enflammé de ce dernier sur une visite à une exposition d'art pourrie, que cela était (encore) une simple manœuvre pour impressionner et se taper une de ses étudiantes, dans la morbide peur de vieillir et le narcissisme débordant de ce volage beau parleur et viveur rabelaisien. Pour couronner le tout, le beau-frère limite asperger (Patrice Coquereau) obsédé par le morbide et la mort, se pointe, verbalisant tout haut, dans sa dissociation, tout ce qui ne devrait pas être dit. Les couteux volent bas, ça dérape, la soirée va être longue pour ces couples chambranlants...


Que de festives, sadiques et joyeuse cruautés, que ce texte envers (entre autres) la génération « X » maintenant vieillissante s'illusionnant encore de sa jeunesse dans le spleen narcissique de la cuisante réalité de la quarantaine bien entamée. Disséquée, la vacuité de l'esthétisant éclectisme branchouillard, épicurien confort du vide surfait de prétentions et de vanité : rien ici n'est épargné de mises en relief grinçantes, acides, révélant pourtant paradoxalement la vulnérabilité, l'humanité de chacun devant l'inéluctable fatalité du destin. Là, ça touche à l'universel.

À l'humour cinglant des répliques à contre-temps (où tout y passe) se conjugue un omniprésent humour musical, évidemment remplis de références transgressives versus l'interdit de la soirée, le tout culminant avec le requiem de Mozart ou la typique et très québécoise gaucherie dans la façon d'aborder l'art de la conversation propulse le groupe aux tentatives de propos très petits-bourgeois, de désastres en éclats, tous, face au naufrage, se dépannant d'un jeu de société-bouée dont la préparation est envisagée comme une cène avec, dérive symbolique, trônant, central, le messianique prophète du néant et de la désillusion...


Judicieusement campé dans un loft de luxe de toc, de faux clinquant BCBG en plaqué aussi typique que les prétentions d'accession de classe de cette petite classe moyenne instruite : hommage de l'éphémère et du superficiel, du design conceptuel en kit, le tout arrosé du même gargarisme égotique que ces omniprésentes piquettes surtaxées à quinze dollars la bouteille qu'on s'illusionne silencieusement déguster dans leur subtilité comme s’il se fut s’agit de grands crus selon la même illusion d'appartenance de classe (par le geste) que tout le reste du faux, étalé sans merci. Texture d'environnement idem que texture de vie.

Le jeu est particulièrement équilibré et savoureux, chacun des caractères évoluant en choc d'ironie, avec plusieurs splendides monologues campés dans l'ineffable outrage du temps, lancé avec la tristesse résolue de la conscience des choses dans un monde sans dieu ni rédemption. Beaucoup de rires, avec un fond grave, sombre, de superbes compositions, incarnées : que trop représentatifs d'une certaine réalité pour que la rigolade ne s'accompagne pas d'un petit pincement...

Un bon moment, du théâtre à la fois recherché et accessible, un regard aiguisé et sans compromis sur le risible drame des prétentions contemporaines, sous l'intemporelle et universelle loi de la vie.

À voir!

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Texte de Christian Bégin
Mise en scène de Marie Charlebois
Comédiens : Christian Bégin, Marie Charlebois, Patrice Coquereau, Pier Paquette et Isabelle Vincent
Assistance à la m.e. s par Marie-Hélène Dufort
Scénographie de Gabriel Tsampalieros
Costumes par Marc Senécal
Éclairages de Claude Cournoyer
Conception sonore par Stéfan Boucher
Projections par Pierre Desjardins
Maquillages par Angelo Barsetti

Une production des Éternels Pigistes en codiffusion avec le Théâtre de La Manufacture

Du 15 septembre au 24 octobre 2009
Théâtre La Licorne, 4559 Papineau
Billetterie : 514.523.2246

mercredi 16 septembre 2009

Réverbère Théâtre - La Maman du Petit Soldat, de Gilles Granouillet - Salle intime du Théâtre Prospero

Par Yves Rousseau

Avec La maman du petit soldat, le Réverbère Théâtre jette guerre, violence et humanité dans les dédales de l'inconscient. Triade antique, expressionnisme, humanisme, percussionnisme Nô matérialisent un symbolique espace surréel et paradoxal.


Crédit : Bernard Dubois

Jamais jouée, mais moult fois résumée, aucun analyste arrivant à la même interprétation! Mais est-ce tant l'histoire, ici, qui importe? Non. La Maman du petit soldat est une pièce à substance, à procédé éclaté, à climat. Avec plusieurs couches de juxtaposition. Complexe, intriquée...

Un soldat, très jeune, en quête d'identification, de valorisation. Pas trop d'estime de soi, pas trop de talent. Doit faire quelque chose de sa vie, on le pousse. Alors, l'armée : parfaite pâte malléable. Puis une guerre, loin. Ça pourrait être l'Irak, le Kosovo, où n'importe quel autre conflit. Comment s'émiette l'humanité d'un homme, vulnérable et incertaine, sous l'implacable mécanique militaire? Ainsi même des enfants parviennent-ils à tuer...

Crédit : Bernard Dubois
Ainsi la guerre transforme t-elle l'homme en bête

Un village envahi, une maison, vide de ses hommes, avec, à interroger, une adolescente et une vieille, la mère. Comme sa mère et sa sœur, à des lieux de là, et qu'il voit au travers de ces visages étrangers.

La vie en suspend, en hiatus, d'une explosion à l'autre, sous les onomatopées existentielles en bombardements. Peur, terreur, pas dans le monde linéaire de la conscience éveillée : cette surréelle évanescence limbique habite un mantra récurent et onirique, une écriture en boucle, dans une spirale descendante négative tourbillonnant vers le dantesque cauchemar halluciné, expressionniste dédale spéléologique de l'hippocampe, en siphon pulsionnel par shcizokaleidoscopie d'émotions révélées, mosaïque de l'inconscient en éclats de miroir. Nous sommes dans un rêve, celui du soldat ? De la mère ? De la fille ? Qu'importe...

Crédit : Bernard Dubois
Spirale descendante négative tourbillonnant vers le dantesque cauchemar halluciné

Juxtaposition de temps, de lieu, et d'états. Première couche de réalité, l'interrogatoire « where is the papa ? », jappement inquiétant, incertain, regard révulsé, révolver braqué. Trouver l'ennemi. Deuxième couche : délire, impliquant la dyade mère-fille, avec substance émotive marquant la haine, la violence, les sordides pulsions, en superposition avec sa propre mère et sa propre sœur, figures nourricières, visages aimés, et qui habitent par le rêve ce même espace, ces mêmes corps étrangers possédés : un zigzag existentiel permettant d'opposer l'humanité du jeune homme, sa vulnérabilité de petit garçon les bras tendus de détresse, versus la peur, la rage et la folie.

Tragédie mortelle ou chacun voit et parle à l'autre au travers de son propre aveuglement par le biais du songe, chaque éructation d'inconscient étant scandée par de pavloviens effets sonores hypnotiques, lancinants, sourds, chambranlants et éclatés empruntant les mêmes obtuses diagonales de vie incertaines que la scénographie, découpée et anguleuse de latéralité lumineuse par isolées zones d'incertitudes et d'éblouissement en couloirs d'errance de pensées fantasmagoriques sur jeu d'ombre. Fantastique. Un travail de décors et d'ambiance très réussi, créer des zones aussi définies dans un si petit espace, bravo!

Crédit : Bernard Dubois
Chacun voit et parle à l'autre au travers de son propre aveuglement

Le jeu incarné emprunte à la même esthétique, et le minimalisme en isolats d'expressions hallucinées ou en glauques communions sordides s'éclate parfois de gestes étranglés et viscéraux, ainsi mis en relief, l'ensemble étant contenu dans une rigueur et une précision devenant paradoxalement, vu d'une perspective méta, LA cage oppressante restreignant cet univers clos, prisonnier. Chacun captif de ce qu'il est. Mère chroniquement nourricière, fille (fux narratif affectif) dans la lucidité de l'impondérable et climatique incertitude du destin et fils dans sa schizophrénie d'état. Et public captif...

La ligne de jeu est étroite, fildeférisme adroit avec procédés narratifs venant constamment brasser les cartes de la déréalisation, ne laissant jamais le spectateur prendre pied et s'installer dans le confort de l'appréhendable. Une distanciation qui paradoxalement met en exergue le malaise, la pulsion centrale de la pièce — la peur — en évitant la structuration de défenses : un opus exigeant et pour les comédiens, et pour le public . L'œuvre ne livre pas ses mécaniques d'emblée, et face à cela, en quête de positionnement et en pleine et nécessaire équivoque, on lutte en cherchant un inaccessible confort qui nous est refusé. Puissamment et viralement, tout cela revient nous hanter par la suite — l'effet Granouillet.

Étonnant et très recherché, une signature unique.

À voir !

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Texte de Gilles Granouillet
Mise en scène par Odette Guimond
Avec Danny Carbonneau, Odette Guimond, Isabelle Leclerc
Scénographie, décor et costumes par Geneviève Lizotte et Elen Ewing
Percussions par Yannick Parent
Lumières par Jérémi Guilbault-Asselin

Salle intime du Théâtre Prospero, 1371 rue ontario Est
du 15 septembre au 3 octobre 2009
Billetterie : 514-526-6582

dimanche 13 septembre 2009

Les Productions la Vieille est morte - La Vieille est morte ! ou un Feydeau de Dominic Quarré

Par Yves Rousseau

Parodie ou hommage à Feydeau que ce vaudeville? Disons les deux à la fois : hommage aux perles du genre, mais présenté dans un écrin parodique et satirique envers le théâtre et la théâtralité.



Comment réaliser un excellent vaudeville un Feydeau-esque hommage en forme de joyeuse imposture? D'abord, évidemment il faut l'indispensable intrigue potache, de préférence un « whodunit » rocambolesque. Puis ensuite, les absolument indispensables habituels personnages archétypaux : domestique obséquieux, soubrette niaise, rombière vénale, châtelain intéressé et cynique, belle-mère riche et détestée, couple d'apparence aux sempiternels persiflages acides et, bien sûr, amant et maîtresse de placard, tout cela dans l'hypocrisie, la tromperie et le complot généralisé, avec les désespérés et grotesques efforts des protagonistes afin de préserver les apparences. Finalement, à partir de nécessaires quiproquos délirants, ajoutez les (nombreuses) portes qui claquent et toutes une série d'enchaînements abracadabrants, avec ce rythme fiévreux et endiablé et dans le geste, et dans le verbe : « punch Lines » décapantes, dialogues de sourds en récurrences absurdes, cabrioles de slapstick et tutti quanti. Implacable mécanique infernale et… efficace: l'histoire ne devient qu'un prétexte...

Chantal Dumoulin, Daniel Desparois, Annie Charland et Luc Boucher

Et pour la parodie? À partir de la base construite ci-haut décrite, on ajoute une couche de quasi mise en abîme. Le théâtre jette un regard sur le théâtre, déconstruisant mécanique, conventions, mais aussi ridiculisant toutes prétentions. Le modus operandi ? La démystification, l'accessibilité, mais sans pourtant tomber une seconde dans le didactisme ou la complaisance. On utilise plutôt l'autodérision, récupérée et intégrée à même le corpus du festif délire. Comment? Certes par les personnages gonflés à l'hélium, qui s'autoparodient et par leur substance, et par leur digression et aparté, mais surtout par la présence d'un narrateur omniscient et complice s'amusant à tourner en bourrique le merveilleux monde des « acteuuur », et du « théâââtreee » dont on retrousse le jupon en révélant les conventions.

Daniel Desparois, Dominic Quarré et Chantal Dumoulin

C'est dans un sous-sol d'église que la troupe s'est bricolé cette conviviale petite salle spartiate, tout comme ce décor de fortune réussissant pourtant, par clin d'oeil ironique, à évoquer le fameux et omniprésent salon bourgeois sauce Feydeau. La suggestion de lieu et d'époque relève bien plus du jeu incroyable des comédiens, appuyés par un travail des costumes soigné de Daniel Paquette qui s'en est vraisemblablement donné à cœur joie : que ce soit ce Hector moustachu (comme le Nestor de Tintin) caricatural avec moumoute tordante (incroyable Luc Boulanger, complètement déchaîné), en passant par le vilain croque-mort pochard et débonnaire à camisole, comme un croisement entre Raimu et Guimond (tordant Daniel Desparois) , sans négliger toutes une série de tenues féminines élaborée pour louloutes et cocottes entretenues – le jeune vingtième siècle se matérialise, bercé par la musique guillerette de Mistinguett et compagnie.

Luc Boucher, Annie Charland, Dominic Quarré; Marc-Antoine Larche,
Marie-Hélène Rousseau et Mélanie Roy

À quelques petits accrochages de rythme près, vers la fin, voilà une prestation juteuse, charnue, généreuse et fraternelle, avec une belle maîtrise. Qu'est-ce qu'on se bidonne! Et pour connaître l'histoire, que nous ne vous raconterons pas ici , il faut aller voir...

Chantal Dumoulin et Daniel Desparois

Un genre très absent à Montréal, qui fit pourtant les belles soirées de nos grands-parents, et que plusieurs artisans rapportent être excessivement difficiles à faire subventionner, versus la tragédie ou le drame. Pourtant, un théâtre universel, rassembleur, qui ne vise pas seulement la frange pointue des amateurs de théâtre. Du théâtre pour tout le monde, et pourtant loin d'être niais ou inoffensif : certains messages passent magistralement bien lorsque porté par la verve brulante du comique.

Comme quoi aussi, au théâtre on peut avoir du plaisir et rire de bon cœur, en toute convivialité.

Certes une bonne soirée hilarante.

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Texte et mise en scène de Dominic Quarré
Comédiens : Luc Boucher, Marie-Hélène Brousseau, Annie Charland, Daniel Desparois, Chantal Dumoulin, Marc-Antoine Larche, Dominic Quarré et Mélanie Roy
Environnement sonore de Marie-Hélène Brousseau et Daniel Desparois
Costumes par Daniel Paquette
Assistante aux costumes : Camille Paris
Scénographie par Dominic Quarré
Assistante m.e.s. : Marie-Ève Lemieux

Les 11, 12, 18, 19, 23, 24,25 et 26 septembre 2009
Théâtre Charpie, 4852 rues deLorimier
Billetterie : 514-525-5691

samedi 12 septembre 2009

La Troupe En Rage - Courts Univers Étranges

Par Yves Rousseau



Avec Courts Univers Étranges, la jeune troupe En Rage explore et matérialise cinq microcosmes incongrus issus de cinq écritures aux styles antagonistes : cinq pièces formant un ensemble atypique, biscornus, schizoïde et déréalisant.



Dans la toute nouvelle salle du Théâtre Rouge du Conservatoire, première production professionnelle pour neuf des onze finissants 2009, auxquels s'ajoute Charles Dauphinais, diplômé 2008 de l'ENT, avec une reprise d'un spectacle monté pendant la formation, un assemblage de courtes formes : schizophrénisantes arias climatiques, onirisme éclaté et psychoïde, une liqueur d'absinthe scénique concoctée par le metteur en scène Frédéric Blanchette.


Univers indépendants et individuels, en cinq étapes cependant inégales :

D'abord Le club des menteurs, de Neil Labute, qu'on nous présente comme étant « une puissante réflexion sur le vrai et le faux ». Sur la scène rien, enfin quatre chaises réparties à largeur, et, central en avant-scène, un microphone : empruntant à la dynamique du stand up, puis traité à la sauce de la télé-réalité de confessionnal et de voyeurisme de vedettariat de masse, comme pour une de ces petites émissions insignifiantes où des « vedettes » confessent certains fait cocasses et ou le public doit trouver quel des témoignages est véridique – mais ici dans une version trash et grivoise, jouant avec le facteur malaise et inconfort – empruntant éventuellement à certains principes de déconstruction (de la théâtralité) et de confrontation du public rappelant Publikumsbeschimpfung, de Peter Handke. Ici, du moins dans ce rendu plutôt figé, inconfortable, scolaire et désincarné, avec une substance littéraire paraissant (de ce fait?) assez anecdotique : on arrive pas ici à faire lever vers une quelconque réflexion ou mise en relief du sous-texte avec errance et délire d'humour noir. Privé d'élévation au dessus du premier niveau et de connectivité essentielle à la mécanique du stand-up, même crade et en contre effet, cela ressemble à une insignifiante mauvaise élucubration de fantasme d'auteur, tombant complètement à plat selon une interactivité pétrifiée.


Après un rapide déferlement scénographique (un travail recherché de Geneviève Lizotte) composé d'immenses rectangles monolithiques mobiles formant une dantesque palissade en avant scène, avec évocation de lumière froide, nordique, sous musique en spleen de solitude existentielle, voici le fascinant univers de théâtre minimaliste du norvégien Jon Fosse, assez peu connu ici, avec Pendant ce temps là, la lumière commence à baisser et tout devient noir. Un petit bijou de mise en scène et de jeu. Une banale histoire de rupture, un couple éclate et un autre se forme : en fait, tout est dans le rendu, le procédé. Les effets de récurrences, la dissociation entre le geste, l'expression, l'émotion et le texte forment deux niveaux de conversation en quasi-stase ou chaque mouvement est envisagé en superposition de réalité et de sens, dans une chorégraphie stoïque, symbolique et éthérée, l'ensemble puissant d'effets scandés par didascalies révélées.

De David Mamet, Le Châle, une exploration de la fondamentale quête de sens s'échouant, dans une époque sans dieu, sur les rivages illusoires et désolés du charlatanisme et du faux. Dans une semi-circularité formant un bureau « classico yéyé psychédélique mystique », des gourous accueillent héritières en quête de réponse, et tentent d'aiguiller manœuvres de successions à leur avantage. Il faut solidement lutter pour ne pas décrocher face à cette histoire sans envergure, dans un rendu plat, aux effets absents, une démarche lourde, laborieuse, pesante. Les comédiens semblent se débattre, embourbés jusqu'au cou de flous d'intentions, et de vague d'aiguillage et de rebondissement, dans ce qui prend ainsi l'apparence d'un roman-savon soporifique aussi flou que ses élucubrations mystico-vénales. Un texte à effets, sans doute, qui en leurs absences, ne se révèle possiblement pas...

De David Ives, Variation sur un temps, une fable reposant essentiellement, comme pour le Fosse, sur les épaules de Charles Dauphinais, efficace, qui parvient, quand même, à nous faire croire à cette fable ou un éternel vagabond des limbes quitte amour et belle pour l'ultime quête du Graal, un shangri-la existentiel prenant la forme d'une verte colline d'une localité indéterminé, saisie par un illustre photographe. L'odyssée s'étire dans le temps et l'espace, amenant la quête magnifiée en contre-effets de collisions de destins avec des personnages issus des pays visités, envisagés sous un angle d'absolus stéréotypes ethniques d'intentions vraisemblablement burlesques (ratées?) : sans effet rigolard ou autre relent de dérision, reste la gentille fable d'errance et de retour, un inoffensif assemblage de clichés cousu de fils blanc.

Finalement, de Harold Pinter, voilà Célébration, un numéro assez bien rendu, intéressant, avec, cette fois, une fraternité, générosité et une écoute correcte, une dynamique de jeu adéquate, des incarnations relativement intéressantes. Un restaurant de nouveaux riches, avec larbins serviles et complaisants et piano à queue, deux tables, trois couples, et une formidable élégie de l'arrivisme, du narcissisme, de la vacuité carriériste et matérialiste, avec rombières et businessmans totalement surfaits et poseurs échangeant propos de non-communication en forme de mise en valeur de leur moi aux abyssales prétentions nappées de vide. Vêtement, nourriture, spectacles sont consommés plus en fonction de leur facteur d'appartenance de classe, de standing, que par leur valeur intrinsèque, de toute façon absolument pas comprises : « mon repas est dégueulasse; sais-tu combien j'ai gagné cette année? ». Un Pinter sans pitié aucune dans un tableau acidulé, mordant et carnassier, et chaque récurrence littéraire frappe comme une masse en enfonçant un peu plus le clou de l'exécution des personnages.

Avec effets d'entretien propres aux comédies délirantes et cyniques ne réussissant pas à s'incarner (du moins ce soir-là), l'ensemble crapahute en équilibre précaire sur le sinueux sentier du deuxième niveau éludé par la multiplication des errances de jeu et autres flous, croisant parfois lumineux chemins d'intérêt et de découverte, mais aussi moult ternes autoroutes de l'ennui.


Pourtant, on a bien l'impression qu'il ne manque que parfois que bien peu de pétrissage afin que la pâte, potentiellement savoureuse, atteigne la bonne chimie et lève...

Certainement un exercice théâtral qui eu sans doute l'avantage d'être formateur, en plus de révéler Fosse, de la part d'une jeune équipe au talent certes observé et confirmé dans les diverses productions passées, mais avec une prestation qui, du moins dans la forme présentée le soir de première, risque de laisser bien peu de traces.


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Mise en scène par Frédéric Blanchette, assisté de Karine Bédard
Scénographie par Geneviève Lizotte, assistée d’Elen Ewing.
Éclairages par Claude Accolas

Avec Marie-France Bédard, Maxime Carbonneau, Charles Dauphinais, Frédéric Millaire-Zouvi, Olivia Palacci, Alice Pascual, Yves-Antoine Rivest, Élisabeth Sirois, Marianne Thomas et Louis-Philippe Tremblay.

11 au 19 septembre, au Théâtre Rouge du Conservatoire
4750 avenue Henri-Julien
Billetterie : 1-800-361-4595

Photo d'entête (non créditée) : la distribution dans le Harold Pinter.






vendredi 4 septembre 2009

Le cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht - Sortie 123

Par Yves Rousseau

Avec Le Cercle de craie caucasien, la jeune compagnie Sortie 123 ne manque pas de cran en se mesurant à une ambitieuse et exigeante épopée comprenant plus d'une cinquantaine de personnages et une quinzaine de lieux.

Crédit : Samuel Lalonde

Écrite en 1945, la pièce relate la chute et l'assassinat d'un gouverneur qu'on situe en Géorgie. Sa femme, froide rombière vénale, dans sa fuite abandonne son nourrisson au profit d'une partie de son faste, et ce dernier est recueilli par une humble servante, qui s'y attache et finit pat l'adopter. Abandonnant fiancé, parti guerroyer, elle doit fuir, car l'enfant est héritier du trône. Poursuivie par les sbires des usurpateurs, c'est le début d'un long périple, une traversée des Carpates. Après s'être vue forcée de se marier afin de préserver les apparences dans le village arriéré ou elle se cache, voilà qu'elle est finalement arrêtée par des soldats pourchassant l'enfant pour cette fois le rendre à sa mère, une contre-révolution ayant rétabli le pouvoir initial, dans un paysage aux régimes politiques d'ailleurs plutôt fluctuant. Qui est la mère? Celle qui a aimé le petit, ou celle qui l'a conçu? C'est à un juge débonnaire, ivrogne, guignolesque et corrompu nommé dans la cohue révolutionnaire, que revient la décision...

Crédit : Samuel Lalonde
La servante et le bébé

Chaque production a le devoir de s'approprier une œuvre — les œuvres classiques ne sont pas d'intouchables monuments figés dans le temps — le défi étant d'en cerner l'insaisissable substance. Ici, dans l'adaptation, des coupures pour limiter la durée à 1 h 40, mais aussi une impression de filtrage contextuel et politique, ce qui constitue le corps de la pièce étant originalement une pièce dans la pièce prenant vie dans un kolkhoze en ruine au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, une dimension qui semble ici éludée.

Tchekhov avec la Cerisaie (en terme strictement de contexte et d'histoire) campait ses personnages au tournant d'une époque : aristocratie et féodalisme évanescent versus révolution industrielle et bourgeoisie montante. Mais si on extrait l'œuvre du contexte, privée du sens politique ou social référentiel, il reste quoi? L’humanité des personnages, le spleen, une bonne histoire, certes, mais peut-être aussi une légère perte de sens ?

Idem ici — sans velléité socialiste et charme suranné climatique du propos idéologique initial, reste un conte universel pour les grands, un panorama d'humanité et certes une œuvre beaucoup moins daté, mais plus générique.
Pourtant, certains adaptent et transposent l'œuvre dans une langue et/ou univers lui donnant une nouvelle dimension de sens politique ou social contemporain. Une forme d'engagement qu'on cherche, ici.


Crédit : Samuel Lalonde
Le juge combinard

La substance des personnages est effleurée — on est dans le théâtre épique et l'individualité est sacrifiée à l'effet d'ensemble — un univers de distanciation et non d'identification. Brecht voulait éviter la contamination issue du théâtre de l'illusion pour permettre justement par cette distanciation, recul, analyse et perception de sens. Les nombreux caractères archétypaux sont enfilés à brûle-pourpoint par les comédiens selon gestes et expressions découlant du stéréotype typologique attendu. Oubliez la dimension psychologique incarnée. Antithèse. Les 12 comédiens peuvent parfois avoir le temps de se retirer pour changer de personnage, mais sinon ils ôtent, lancent et jettent tout simplement la première pelure de costume et donc le personnage, puis une rapide recomposition (beaucoup dans l'action physique, les caractéristiques non-verbales) , et hop, les voilà autres.

La scénographie (bien visible sur les photos) est ouverte, éclatée, l'aire de jeu au sol permettant pérégrinations, avec le système de praticables étagés pour les suggestions de lieu et de bâtiments, le tout surplombé par une passerelle pour le périple montagneux. Que de lieux à suggérer, certes efficacement. Un piano incrusté à même l'ensemble permet bellement d'accompagner les «songs», chœurs, alors qu'un puissant martellement tribal (à même la scéno), rythmique et récurrent, habille symboliquement les transitions de destin, un effet très intéressant. Les costumes sont (voir photos) de réalisation soignée, une vision d'un (plus ou moins fin) dix-neuvième siècle parfois mâtiné d'anachronisme (?), comme des vestes militaires modernes pour les gens d'armes.

Crédit : Samuel Lalonde

Il ne faudrait pas croire que cela soit inintéressant : l'œuvre se signale par le gigantisme d'une l'épopée aux rebondissements parfois rocambolesques. Le flux narratif omniscient incrusté à même l'ensemble des actants nous prend par la main en nous rappelant constamment qu'on est au théâtre, révélant histoire, contexte et pensée secrète, et pour ce alternent , aparté isolé, ou ritournelle en chœur avec de beaux effets harmoniques, un air qu'on connaîtra vraiment par cœur à la fin de la pièce. Le rythme est électrisant, en enchaînements rapides. La pièce trouve progressivement un rythme après l'ouverture du rideau, devant lequel les comédiens procèdent à l'exposition : cette façon de créer sentiment d'urgence (c'est la révolution), cette cohue est bien sentie, mais parfois chargée, pleurnicharde et criarde. Même si légèrement inégale et souffrant d'une distribution typique d'un exercice d'école de théâtre, avec l'âge et le physique souvent vraiment non concordant au rôle (certaines scènes passent moins bien de ce fait), la suite comporte de nombreuses scènes palpitantes et se laisse regarder avec intérêt, en révélant de prometteurs talents. Le groupe soudé défend l'ensemble avec une verve énergique, sous le principe de l'action-réaction tourbillonnant propre au genre et au concept et selon les prescriptions de la mise en scène : right-to-the-point.

Revisiter Brecht et lui rendre vie et en rendre la substance de façon lumineuse sous l'éclairage particulier du fabel de notre époque semble constituer un défi auquel s'attaquent (parfois difficilement) surtout les écoles de théâtre depuis quelques années, et à cet effet on ne peut que souligner le courage d'une jeune compagnie choisissant comme premier défi un tel morceau. Rendre cela intéressant, avec de bons moments, c'est déjà beaucoup. L'appropriation, l'identité, la signature naissent et grandissent, elles, avec l'expérience. À suivre.

Une première prestation décente pour cette jeune compagnie.

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Adaptation et mise en scène Luce Pelletier

Avec Émile Beaudry, Liliane Boucher, Amélie Carrier, Andréanne Cossette, Ève-Marie Dupuis, Karine Gonthier-Hyndman, Jean-François Guilbault, Émilie Lévesque, Vanessa Muñoz, Marc-André Poliquin, Jean-Philippe Richard, Louis-Charles Sylvestre,

Assistante m.e.s : Karine Bédard
Accessoiriste : Marie-Josée Houle
Costumes: Chantal Bachand,
Scénographie : Geneviève Corbeil-Leduc
Son et éclairage : Marco Rousseau


1er au 19 septembre
Théâtre Prospero, 1371 rue ontario Est
Billetterie : 514-526-6582



















mercredi 2 septembre 2009

Coma Unplugged - Théâtre de La Manufacture - Théâtre Du Rideau-Vert et tournée

Par Yves Rousseau


Avec Coma Unplugged l'auteur Pierre-Michel Tremblay aborde le spleen existentiel d'un jeune homme désabusé, dans une humanité désillusionnée. Ironie et humour cynique au rendez-vous du cabaret de l'inconscient.



La mi-trentaine, le mariage qui bat de l'aile, la carrière de chroniqueur d'humeur loin des idéaux littéraires initiaux, la vie en sentiment d'échec : « tu as fini par devenir ton personnage de chroniqueur blasé et cynique » blâme l'épouse. À l'orée d'une séparation, voilà Daniel heurté par un camion alors qu'il circulait en vélo, hôpital, coma : ne dit-on pas que les hommes déguisent souvent leur suicide en accident?

Niveau mise en scène comment traiter, par quelle optique aborder, matérialiser le propos? À partir du moment où on passe par la proposition d'un coma et d'un univers fantasmagorique, les possibilités d'illustrations sont infinies. L'ouverture permise par les didascalies, comme le précisait l'auteur en entretien, laissait le champ complètement libre...

Denis Bernard a donc osé, et a proposé cette approche axée sur un dantesque numéro de « stand-up » où les divers « invités » tracent la mosaïque de l'état des lieux d'une vie. En optant pour un traitement global en opposition totale avec le sous-niveau dramatique, soit un être dépressif, ayant une profonde impression d'échec, de désillusion, Bernard s'est dès lors « imposé » l'obligation de la double contrainte : au-delà de la farce, des « steppettes », simagrées et poses connues du stand-up, on sent un énorme travail de recherche, particulièrement au niveau de l'expression corporelle et du ton, ayant abouti à une quasi-ré-écriture du propos, paradoxalement fondamentalement en harmonie avec le texte.

Et comment cela se matérialise-t-il, sur scène? Tel un potache cabaret ( en parodie de club cheap) des réminiscences : en avant salle, quelques rangées de fauteuils ont été remplacées par des tables typiques de la formule. Puis en arrière scène, comme émergeant d'un castelet, une chambre d'hôpital, un lit et un corps inconscient, puis le lancinant bruit du monitorage. Comme dans un voyage astral halluciné, Daniel, encadré par un maître de cérémonie irrévérencieux (impeccable Félix Beaulieu-Dushesneau, côté cour) et d'un musicien in vivo (sonorités modales et méditatives ou coquines et iconoclastes, par Ludovic Bonnier, côté jardin) se promène pourtant hors corporalité, observateur cynique et désabusé et témoin invisible du bourdonnement de cliniciens ou de visiteurs.

Ces derniers envahissent parfois son psychique lieu d'hésitation entre le grand départ, ou le retour, dans des dérives fantasmagoriques alternant entre morcellements archétypaux d'intériorités (le guerrier intérieur, Philippe Racine, précieux ridicule en warrior Touareg; le testoteronique mâle primal refoulé, iconoclaste et explosif, Benoît Gouin en invité récurrent et insupportable trublion pot-de-colle) jusqu'aux figures féminines, maternelles ou maritales et leur charge affective en dents de scie.

La charge contrastée de punch-lines (avec roulement de caisse claire et coup de cymbale) décapantes de lucidité triste sauce humour noir satirique sous le spectacle de la vie dans toutes ses dérisions, met en relief de grandes thématiques contemporaines, une extraordinaire mosaïque frénétique, spleenétique et acidulée, avec entre autres : l'identité masculine de l'ère postféministe dans toutes ses errances et contradictions, en passant par l'éclatement du couple moderne et les tiraillements de la garde partagée; les dérives et la vacuité de la société du consumérisme; la mondialisation, la proximité médiatique des problématiques dans la conscience du confort indifférent occidentale; le référendum et la schizo-identité nationale molle (concordant avec le premier enfant du couple, avorté le soir de l'échec de 95); le paradoxe de l'inaliénable affection maternelle (et des relations mères-fils); la solitude et l'aliénation urbaine. On pourrait continuer comme cela sur quelques paragraphes. Jouissif délire en avalanche, on rigole ferme, mais toujours avec ce petit pincement dramatique. Est-ce ainsi que les hommes vivent?


Le jeu des comédiens, par les non-dits, les silences, les poses non verbales souligne et met en relief l'incroyable, mais pertinent cynisme festif, tragique et déjanté, une vision acerbe, acide de notre monde, surtout de la génération « X ». Steve Plante (le comateux) est magistral à cet effet, insufflant dans chaque moue, chaque regard évasif ou geste désabusé une substance profondément incarnée. Personne n'est en reste d'ailleurs, un gestus élaboré et un crapahutement évoluant dans tous les tons possibles de la zone grise d'incertitude face la vie, et à Daniel. Et cette mère à la fois attachante et détestable, seule et blessée, affectueuse et envahissante, et cette (typique?) capacité pour les révélations gênantes, une juteuse incarnation en logorrhée anxieuse de Louise Laparé. Puis Marjorie, l'épouse control-freak bellement jouée par Marie-Hélène Thibault, aime-t-elle encore Daniel (et vice-versa)?

Un travail majeur (vraiment!) de jeu et de mise en scène parvient à créer cet aspect naturel, coulant et d'apparente facilité du rendu. Certes beaucoup de recherche, puis de travail de jeu axé sur les doubles niveaux de communication.

Pour cette reprise, restait le défi de l’adaptation à cette nouvelle salle beaucoup plus grande que la Licorne, avec la tâche de conserver sentiment de proximité et d'intimité. La (re) calibration sonore est adéquate, et permet d'éviter le ton forcé typique de grands espaces scéniques, et l'audacieux ensemble scénographique d'Olivier Landreville, est sis très à l'avant, en fait le plus possible techniquement, minimisant la distanciation. Ça fonctionne, et c'est à la fois recherché et accessible.

Le courage et la pertinence d'un metteur en scène qui ose laisser une marque on ne peut plus personnelle avec une mise en scène qui « parle » autant que le brillant texte, le transporte puis l'emmène ailleurs dans une belle osmose créative, appuyé par une fantastique équipe de comédiens chevronnés.

Panorama d'une époque...

Certainement un savoureux moment de théâtre.

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Texte par Pierre-Michel Tremblay
Mise en scène par Denis Bernard
Comédiens : Ludovic Bonnier, Félix Beaulieu-Duchesneau, Benoît Gouin, Louise Laparé, Steve Laplante, Philippe Racine et Marie-Hélène Thibault
Assistance à la mise en scène de Marie-Hélène Dufort
Décor par Olivier Landreville
Costumes de Mérédith Caron
Musique originale par Ludovic Bonnier
Éclairages d'André Rioux
Accessoires par Patricia Ruel
Maquillages de Suzanne Trépanier

Une production du Théâtre de La Manufacture en codiffusion avec le Théâtre du Rideau Vert

Au Théâtre Du Rideau Vert
4664, rue St-Denis, Montral
Réservations :
514-844-1793


En tournée à compter du 19 septembre : Pointe-aux-Trembles, Saint-Jean-sur-Richelieu, Laval, Joliette, Le Bic, Trois-Rivières, Montréal-Nord, Sainte-Geneviève, Shawinigan, Rouyn-Noranda,Sudbury, Caraquet, Moncton, Drummondville, Sherbrooke,Sainte-Thérèse, Baie-Comeau, Sept-Îles, Jonquière, Alma, Dolbeau, Saint-Laurent, Lachine, Vancouver

À Québec, au Théâtre Périscope du 17 au 28 novembre 2009

mardi 1 septembre 2009

Letter two - Lettre nº 2 - Tony Nardi - Espace Libre

Par Yves Rousseau

Avec Lettre nº 2, Tony Nardi dit bien haut ce que plusieurs semblent penser tout bas à propos de la sclérose et du formatage générique des arts de la scène, entre autres errances identitaires canadiennes.


Crédit : Stéphane Dionne

Comment cerner et résumer un tel déferlement en verve truculente, lucide et incarnée?

Devant vous, un lutrin avec un vieux portable sur lequel défile le texte, puis les sous-titres projetés en arrière-plan. C'est tout. Puis lui, là, au poste du combattant, poste qu'il ne quittera qu'une fois présentation et discussion terminée, bien tard en soirée.

C'est un une tornade de mots, un cyclone d'ironie, un ouragan de remise en question de la pratique théâtrale , un typhon protestataire, un tremblement de terre de magnitude exponentielle auquel n'échappe aucun fondement, aucune pseudodoctrine, même des plus atavique et incrustée.

Étourdissant et fiévreux déluge verbal de plus de deux heures, charge iconoclaste à fond de train sur les idées reçues : Tony Nardi part des prémisses du silence et de l'obéissance, valeurs acquises par les bons écoliers bien domestiqués que furent artisans et spectateurs, en tant qu'héritage de réflexes conditionnés sociétaux, comme fondement (entre autres) explicatif du figement d'un milieu théâtral complètement sclérosé d'idées reçues, de pratiques étouffantes et convenues.

Crédit : Stéphane Dionne



Refus du beau risque, initiatives et originalités écrasées par la chape de plomb du moule de la commercialisation, conservatisme des producteurs, formule théâtrale à abonnés et réactionnaires recettes de remplissage, programmations coulées dans le ciment selon une prédictibilité artistique vénéneuse, tout cela piloté par une armée de marketeux, l'ensemble selon un procédé d'homéostasie en autodigestion, ou chacun protège ses petits acquis, sa place, sous l'imperméable loi du silence et de l'omerta envers les contestataires du milieu. Vicieux cercle...

Tout y passe : le casting théâtral selon une typologie ethnique stéréotypée, laissant peu de place à de nouveaux arrivants qualifiés ou à l'opposé encore pire, patronage aux effluves de valeurs canadiennes politiquement correctes sentant le quota ethnique artificiel et affecté en pseudo-intégration ridicule et complètement surfaite; les distributions parfaitement conscientes des limites de mise-en-scène complètement édulcorée, mais jouant le jeu du déni et du « ferme ta gueule si tu veux rester dans la gang », avec l'espoir que critiques ringards et amateurs roupillant n'y voient que du feu, dans une société ou fréquenter le théâtre s'apparente plus à un geste de standing social, qu'à un véritable acte d'identification, d'appartenance et d'adhérence face à une culture et un art, face à des artistes qu'on aime « voir » (star system) mais dont on ne veut pas entendre la parole véritable.


Art bibelot, figé dans le temps, « straight-jacket of cultural stereotyping », avec des metteurs en scène « jack of all trades » dirigeant n'importe quoi, souvent dans des genres en dehors de leur zone de compétence, et descendant conséquemment l'œuvre à leur niveau de compréhension, dans un pays à l'histoire tellement jeune ou n'importe quel poseur possédant un minimum de culture passe facilement pour un « expert ». Voilà la thèse.

Le Canada (anglais) est présenté comme parfait exemple d'auto-colonialisme culturel néo-britannique, avec par exemple certains classiques livrés avec geste et langue d'emprunt, aussi fabriqué que notre français « international » de doublage, avec des œuvres qui plutôt de participer d'une appropriation, d'une intégration et assimilation, restent de désincarnés monuments de platitude en singeries d'un non-lieu culturel théorique.

Et la critique d'y participer, argue t-on, avec une vision éculée, figée, de ce que devrait être le jeu, la diction, le rendu ? Nardi explore ici particulièrement la réception plutôt tiède qui fut réservée à certaines prestations de commedia dell'arte à Toronto, qui d'art impertinent, impétueux, sans quatrième mur, ancré dans la réalité culturelle, sociale et politique locale dans sa forme réelle et véritable, serait ici transformée - en terme d'attentes et dictats des bonzes du milieu face à cette prestation éclatée - en triste concept muséal saupoudré de pseudo lazzis et de mirifiques costumes archaïques et autres pratiques livresques. L'auteur procède d'une analogie avec le Jazz, en comparant cycle prévisible et convenu d'improvisation, en copier-coller importé de modèles externes, versus communion exutoire et virtuose entre musiciens, funambules, fildeféristes de l'écoute et du mariage des interventions découlant de leur particularité identitaire et culturelle locale assimilées et intégrées , marchant en équilibre fragile au-dessus de l'abîme du beau risque, de l'incarnation, de l'habité. Art mort, versus art vivant? Art extérieur, plaqué, vitrine stérile et décorative, versus substance existentielle et identitaire ?

Loin de cet idéal, il y aurait en commedia au Canada, non pas l'absence nécessaire du quatrième mur, mais un système unique du double quatrième mur : le premier, qu'on prétend briser devant le deuxième, avec un public imaginaire entre les deux, tout cela coulé dans le ciment de l'immobilisme créatif canadien envahissant l'ensemble du milieu.

Splendide trublion, Chevalier de l'absolu, dans l'humilité de la continuité et du Ars longa, vita brevis, l'argumentation de Nardi, qu'on effleure ici à peine bien humblement, n'a rien de la conférence thématique, logique et ordonnée. Pensez plutôt à une dantesque aria traçant une fresque schizokaléidoscopique d'un panorama, un feu d'artifice aux éclats issus d'un Pulcinella blessé et outragé dans la violation de la substance d'un art trahi, un clown triste et harassé paradoxalement drôle et poignant, une véritable commedia en sous-texte. Les acteurs du désastre allégué deviennent les « fantômes » du récit (dont on laisse parfois deviner l'identité) d'un conte dantesque en dérision joyeusement triste - langage apocalyptique de métaphores en tragédie intérieure pour voyage en enfer - dans un festival truculent alternant digressions en tournage autour du pot et charges cyniques enflammées, tout cela peignant pourtant étonnamment la fresque expressionniste hallucinée de l'état des lieux.

Malgré que le contexte de base évoqué ne tournasse essentiellement autour de la satellitaire identité et réalité anglo-canadienne, il y a une indéniable universalité dans le propos de Tony Nardi dans cette ère d'impérialisme (du Show Bizz) culturel de masse , sous la commercialisation de l'art et du théâtre de formule, replié, désengagé et élaboré comme un produit consommable parmi tant d'autres, et non un élément fondamental d'une identité vraie.

La présentation, et le débat ayant suivi ont semblé captiver tout autant artisans qu' amateurs d'art...

Face à ses propos, monsieur Nardi rapporte moult réactions des médias, mais semble-t-il, aucune dudit « milieu »...


Captivante soirée, d'accord ou pas, voilà certainement de quoi lancer le débat...


NDLR : La présentation est en anglais sous-titré, mais le débat suivant la pièce est en français.


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De et avec Tony Nardi

31 août, 2, 4 et 5 sept. 2009


Espace Libre
1945, rue Fullum
Billeterie : 514-521-4191