Par Yves Rousseau
Avec "Rituel", la compagnie Nuit d'encre pose une couche de vernis aux reflets de comédie sur une fresque illustrant quatre petites tragédies féminines de la vie ordinaire, dans le monde éclaté du troisième millénaire.

Crédit: Josiane Fontaine-Zuchowski
Sur la scène, un ameublement récupéré bigarré composé de fauteuil, table et divan recouverts de courtepointes psychédéliques évoque le salon d'une résidence d'été. Une semi-transparence parfois tendue en avant-scène permet de suggérer le mur et le perron extérieur. Simple et efficace.Pause. Time off, éclatement, ressourcement. Un petit moment pour soi. Loin. Loin de tout. Surtout. Là, dans cette cabane campagnarde isolée. Les retrouvailles rituelles. Juste oublier, juste être ensemble, encore une fois. C'est que dehors, tout « spinne » de plus en plus vite. Tout éclate. Le boulot, la vie de fou, le temps qui défile à toute allure, les couples aux mille espoirs et aux mille déceptions qui se font et défont, consumérisme relationnel du 21e oblige. Y'a plus grand-chose qui tient, le monde éclate, et il est si facile de perdre pied. Mais parfois, il reste toujours les potes. Les bons vieux potes, perchés dans notre destin comme d'immuables blocs erratiques. Ou les copines, comme c'est ici le cas. Dans le brouhaha existentiel, la gang de filles se retrouve. Un petit moment pour elles toutes seules, un repère dans le temps.
De la gnole, de la bibine, beaucoup. Du trop-plein, à ras le ponpon, qui s'éclate. On n’arrive pourtant pas à dire. On essaye. On tente. En bribes, les blessures s'éludent, se contournent, s'induisent. Les regards se croisent, s'évitent, et chaque ballon-bouée de confidence rebondit sur le mur de la folie éthylique exutoire. La fête en fausse joie avec le nœud dans la gorge. Mais même fausse, on en a besoin. Par ici la boisson. Les lendemains de veille sont difficiles.
Loin les réunions de filles typiques des 70's, en cris joyeux et en confidence sensibles, réunis autour d'une tâche ou d'un événement prétexte : depuis la Révolution tranquille, et cette première génération à quitter rôles traditionnels et maternité atavique, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. Quarante ans et deux générations plus tard chez ces jeunes urbaines célibataires — que ça soit pour l'avocate fausse poupoune et son blingbling vestimentaire BCBG, la généreuse nature pâtissière en devenir, puis les deux sœurs, la rockeuse garçonne qui tripe sur les bums, et la sportive professionnelle tribadique endeuillée par la mort de sa conjointe — la famille comme principale préoccupation et conversation et certitude de continuité a fait place au boulot, à la carrière et l'argent avec l'instable quête de l'autre dans le spleen incertain et mouvant des valeurs réinventées dans une époque au tissu social évanescent.
Et tout cela, avec un certain cynisme, est dans le discours des caractères. Comme avec ces magazines féminins en eldorado clinquant de féminitude préfabriquée, et de sur sexualisation suggérée, dans lesquels on semble ne plus se reconnaître. Comme cet hypothétique autre, que l'on se convainc pouvoir trouver, sans trop se croire, presque pour la forme. Comme le fait d'avoir un enfant, un projet vague et lointain qu'on assume sans illusion devoir supporter seule, en soulevant le fait que les unions ne durent plus guère que quelques années, et encore. Comme cette bouffe santé, et l'obsession (et l'esclavage) de l'image et du poids. Avec cette identité à fabriquer dans l'absence de modèle, les personnages errent dans le fonctionnalisme moderne aliénant, cherchent de rares parcelles d'humanité, et se cherchent. Roméo est mort, Juliette aussi, et le moule est brisé. Une étourdissante liberté.
Certes, si on se maintient au premier niveau, voilà une comédie légère, où on ricane et on s'amuse, mais qui autrement s'attaque plus par ce qu'elle suggère que par ce qu'elle dit aux sous-réalités précitées, intégrées de façon intéressante à même la substance des personnages. Oui, c'est une jeune écriture, oui il y a parfois redondance et stagnation entre autres d'effets comiques, mais l'ensemble reste assez animé, agréable, et prometteur, car ayant non seulement le mérite de l'audace iconoclaste, mais aussi celui de s'attaquer à la notion de changement et d'identité en nous propulsant directement dans l'humanité des personnages archétypaux et emblématiques, bien résumés par leurs costumes.
Le jeu est intéressant, particulièrement dans la proxémique et les gestus, même si parfois on en fait peut-être juste un peu trop, et à ce titre le niveau de projection (et de léger sur-jeu) du personnage de la phobique pourrait être légèrement recalibré.
L'utilisation de projections n'est pas invasive, mais insuffle une touche de nostalgie Tchekhovienne avec cette dérive présentant les protagonistes au temps_béni de l'enfance, filmés en vieux super 8 courant hilares et heureux sur une plage. Tempus fugit, mais le rituel, avec grande beauté, résiste au temps. La trame sonore modulée et climatique emprunte à The Doors, Hendrix, mais aussi au spleen du Velvet Underground et Nico, en passant par le blues suggestif de Buddy Guy, avec parfois d'astucieux mixages, par exemple l'évocation de Western Spaghetti pour la scène de beuverie duelique.
Il y a une grande beauté triste et touchante dans tout cela.
Certainement une jeune compagnie à surveiller, une substance prometteuse, un féminisme réinventé.
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Texte de Marie-Claude Garneau
Mise en scène de Daniel Desparois
Comédiennes : Marie-Hélène Brousseau, Brigitte Laniel, Janie Pelletier, Amélie Robitaille
Assistance à la mise et régie par Camille Hébert-Boisclair
Assistante costumes et décors : Camille Paris
Scénographie et costumes de Daniel Paquette
Éclairages par Josiane Fontaine-Zuchowski
Du 4 au 26 juillet, au Café culturel de la Chasse-Galerie
1255, rue Notre-Dame, Lavaltrie
Billetterie : (450) 887-1035 ou (514) 544-5190


